Grandir et se perdre en route
20th Century Boys, je l’avais déjà croisé il y a longtemps, abandonné en route, un peu comme Monster que j’avais réussi à terminer malgré sa longueur éprouvante.
Urasawa, je le respecte énormément, mais ses thrillers me demandent une disponibilité mentale particulière, une patience que je n’ai pas toujours. Et pourtant, en tombant sur cette édition soignée, confortable, presque solennelle, j’ai eu ce déclic très simple. Cette fois, c’était le bon moment! J’allais terminé ce manga et profite de ce style de dessin qui particulier, dont je suis particulièrement friand.
Le premier tome m’a accueilli avec une douceur inattendue.
Le découpage est fluide, la lecture agréable, l’objet en lui-même donne envie de s’installer. Très vite, j’ai retrouvé ce rythme si particulier d’Urasawa, cette manière de déplier son récit comme une immense carte sans. Ça avance lentement, parfois trop lentement et j’étais à mille lieux de savoir que ça allait être l’un des principaux défauts de l’oeuvre… On tourne longtemps autour de Kenji, on insiste. Les flashbacks avec la bande d’amis arrivent au compte-gouttes, les indices sont distillés avec une parcimonie qui peut frustrer.
Il y a ce parfum de mystère qui intrigue autant qu’il retient et on a vraiment peur de passer quelques détails cruciaux, comme dans une vrai bon thriller efficace.
D’ailleurs, malgré ces longueurs, quelque chose m’a happé. Cette nostalgie de l’enfance, cette façon très juste de parler de ce moment où on se rêve héros, où les jeux inventés deviennent un refuge, où l’amitié semble indestructible. À un certain point, je n’avais plus l’impression de lire un simple thriller. Je lisais un morceau de ce que nous étions. Dans cette alternance entre un futur déjà abîmé et des souvenirs presque trop calmes, j’ai senti cette excitation revenir. Celle que seuls les bons récits savent provoquer quand tout commence enfin à s’imbriquer.
Les tomes deux et trois arrivaient avec cette promesse très claire. On montait en puissance. Le récit prenait de l’ampleur. Le cliffhanger du tome deux m’avait laissé en apnée.
Puis le troisième tome a tout changé.
J’ai commencé ce volume avec l’excitation encore brûlante de la fin précédente, persuadé que l’histoire allait reprendre exactement là où elle m’avait laissé et d’un coup, tout bascule. Douze ans passent. Le monde n’est plus le même. On ne retrouve qu’une partie du groupe. J’ai ressenti ce choc très net, presque physique, comme si quelqu’un avait changé de chaîne au moment précis où je voulais connaître la suite.
Curieux opérer une sorte de reboot, sur un moment pareil… Si ce n’est pas juste pour tirer encore plus en longueur gratuitement, je ne sais pas ce que c’est.
Sur le papier, c’est un choix audacieux, je le reconnais sans problème. Donner d’emblée un poids nouveau à l’intrigue, montrer un futur plus dur, plus marqué par les conséquences du passé, c’est fort. Beaucoup adorent justement 20th Century Boys pour cette capacité à surprendre, à prendre des détours inattendus, à faire confiance au lecteur. Mais moi, à ce moment précis, j’ai eu du mal à m’ancrer. L’élan des deux premiers tomes m’avait porté si haut que cette coupure nette m’a refroidi. Le récit prend énormément de temps pour installer ce nouveau contexte, et au lieu d’être plongé dedans, je me suis senti à distance, comme si je regardais l’histoire à travers une vitre.
Ce malaise s’est renforcé quand j’ai constaté que le début du tome suivant revenait exactement à l’instant où on nous avait laissés avant le saut dans le temps. Ça n’invalide rien, mais ça soulève une question très simple. Était-ce vraiment le bon moment pour ce détour? Peut-être que tout prendrait sens plus tard. Peut-être que je verrais ce tome comme une charnière essentielle. Sur le moment, je suis resté froid.
Et malheureusement, ce froid ne m’a plus vraiment quitté.
J’ai continué la série avec une forme d’obstination. Parce que c’est Urasawa. Parce que l’œuvre a une réputation quasi mythique. Parce que cette Perfect Edition donnait envie d’aller au bout. Mais passé ce fameux tome trois, j’ai commencé à m’ennuyer. Un ennui sourd, progressif, presque insidieux. Une perte d’intérêt lente et constante qui c’est renforcé au fil du temps et qui m’a totalement perdu lors de la troisième phase, après encore une grosse élipse temporelle, ou on va encore jouer à retrouver sur les personnes après que le monde ait encore changer… Pff…
Les personnages se multiplient.
À force de vouloir embrasser large, le récit s’éparpille. Certains visages disparaissent sans laisser de trace, d’autres reviennent sans vraiment avoir eu le temps d’exister et donc d’être important pour les lecteurs. Beaucoup manquent de construction, de chair, de moments pour respirer. Peu à peu, je me suis surpris à ne plus me soucier de leur sort. Mis à part Kanna et Ocho qui en a quelque chose à foutre et qui se rappelle de la dizaine d’autres personnages? Pire encore, je me suis rendu compte que je n’étais même plus vraiment curieux de savoir qui se cachait derrière la figure du grand méchant. Ce qui est un comble, puisque c’était un peu la carotte principale.
Il y a aussi cette impression très fatigante de redémarrage permanent. Comme si le récit refusait obstinément de se conclure. On a un premier grand cycle, puis un autre, puis encore un autre. D’abord avec la nièce du héros, censée relancer l’émotion et les enjeux. Puis plus tard avec un monde qui semble encore une fois avoir tout perdu, comme si un nouveau cataclysme était nécessaire pour maintenir artificiellement la tension.
À chaque fois, on nous promet un renouveau. À chaque fois, j’ai surtout ressenti une dilution.
Les enjeux deviennent de plus en plus flous. Les motivations des antagonistes, pourtant centrales, manquent de clarté. On sent l’ambition, on devine les thèmes, mais émotionnellement, tout s’effrite. Ce qui devait être vertigineux devient répétitif. Ce qui devait être tragique finit par glisser sans impact.
Arrivé sur la fin, j’ai ressenti quelque chose d’assez rare. Une vraie fatigue…
Une petite douleur aussi. J’ai terminé cette série non pas porté par l’envie, mais par la volonté d’en finir. Et cette conclusion, étalée, déplacée, presque planquée dans un spin-off ou un appendice narratif dont je me suis rapidement désintéressé, a achevé de me laisser perplexe. À ce stade, je me fichais presque de savoir où se trouvait la “vraie” fin. Je voulais simplement fermer le livre. D’ailleurs… à l’écriture de ces lignes, je ne sais toujours pas où se trouve la vrai fin et je n’irai certainement pas la chercher… c’est dire!
Ce qui me laisse le plus amer, c’est que 20th Century Boys avait tout pour me toucher durablement. L’enfance confrontée au monde adulte. Les rêves naïfs qui deviennent des cauchemars. L’idée que ce qu’on invente gamin peut nous poursuivre toute une vie. Ce sont des thèmes puissants, universels, profondément humains. Mais à force de longueurs, de reboots narratifs et d’étirements excessifs, cette promesse s’est dissoute.
Je referme cette Perfect Edition avec un sentiment très paradoxal. Celui d’avoir côtoyé une œuvre importante, ambitieuse, respectée… mais qui m’a laissé sur le bord de la route. Trop longue pour ce qu’elle raconte, trop dispersée pour ce qu’elle voulait dire. Et au final, cette impression un peu triste d’être passé à côté de quelque chose qu’on m’avait vendu comme légendaire, sans jamais vraiment la ressentir comme telle.
