Un objet maladroit
Gou Tanabe est capable du pire et… Du peu poil mieux... Je ne voulais pas revenir sur son travail, mais après ma lecture de l’œuvre adaptée j’ai eu l’irrésistible envi de voir comment pouvait on adapter quelque chose d’aussi complexe.
Le travail d’adaptation est toujours très compliqué et surtout dans ce genre de cas, alors je suis arrivé avec un mélange entre de la méfiance et beaucoup de curiosité. Je voulais enfin voir certaines scènes que j’avais difficilement imaginés, avec les yeux de quelqu’un d’autre.
Il y a eu du bon et du mauvais et je trouve ça très intéressant qu’on puisse revenir sur ça ensemble.
Curiosité?
Parce que la nouvelle fait partie de celles qui reposent presque entièrement sur l’évocation, sur l’indicible, sur quelque chose qui échappe aux formes et aux mots.
Méfiance?
Parce que j’ai déjà croisé plusieurs fois le travail de ce mangaka sur Lovecraft, et que le même problème revient inlassablement. Un problème qui, ici encore, saute aux yeux.
Ici le médium permet justement de jouer sur le non-dit, sur le hors-champ, sur la suggestion visuelle. Dangereuse, parce que Lovecraft repose sur une lenteur, une accumulation de descriptions, une voix narrative qui peut très vite devenir plombante si elle est transposée sans recul. Malheureusement, on retombe exactement dans ce travers.
Le déroulé est lent. Très lent. Fidèle, peut-être trop fidèle, à la nouvelle. On sent encore cette volonté presque scolaire de ne rien couper, de ne rien trahir, de tout retranscrire. Comme souvent, ce qui fonctionnait tant bien que mal en littérature devient ici pesant. Les pages s’enchaînent avec des personnages qui parlent beaucoup pour dire peu, qui constatent ce que le lecteur voit déjà, qui verbalisent l’évidence. Cette verbosité, déjà discutable chez Lovecraft selon les sensibilités, devient ici un véritable frein à l’immersion.
Les personnages dans les oeuvres de Lovecraft ne sont pas intéressants et sans consistance… Le focus n’est pas mis là dessus et maintenant qu’on l’a en visuel, ça nous saute au visage très vite.
On est toujours face à une personne aléatoirement choisi dans la faune d’être humain, qui va vivre de l’incompréhensible… Sans cette forme, c’est difficile à décrire autrement.
Mais ne nous laissons pas distraire par le fond, ici c’est la forme que nous voulons voir et justement… Le vrai souci, pour moi, reste graphique!
Il est malheureusement récurrent chez ce mangaka. Les personnages sont rigides, raides, figés dans des poses peu naturelles. Les visages manquent cruellement de vie, d’expressivité, de nuances. Le trait est incertain, parfois maladroit, et surtout incapable d’incarner réellement les protagonistes. On ne s’attache à personne. On les regarde traverser l’histoire comme des silhouettes fonctionnelles, interchangeables, presque déjà mortes. Et dans un récit où l’humain est censé être lentement écrasé par quelque chose qui le dépasse, cette absence totale d’incarnation affaiblit énormément l’impact émotionnel.
Pourtant, de manière assez paradoxale, ça fonctionne un peu mieux dès que le manga bascule pleinement dans l’horreur.
Quand il ne s’agit plus de dessiner des corps humains crédibles, mais des choses informes, incompréhensibles, quand il faut s’attarder sur des détails organiques, des textures étranges, des gros plans sur quelque chose qu’on ne comprend pas vraiment. Là, le dessin devient presque plus juste. Pas forcément plus beau, mais plus cohérent. Comme si l’imprécision du trait et l’anti-talent trouvait enfin un terrain où s’exprimer sans être un handicap.
C’est là que le sentiment devient étrange.
Presque drôle, parfois triste, souvent curieux. Le mangaka semble plus à l’aise pour représenter l’indicible que le quotidien. Comme si son incapacité à maîtriser pleinement l’anatomie, le mouvement ou l’émotion humaine devenait soudain un atout dès lors qu’il s’agit de montrer quelque chose qui ne devrait pas avoir de forme définie. C’est paradoxal, presque ironique. Ce qui pose problème partout ailleurs devient soudainement pertinent dans les scènes les plus horrifiques.
Mais même là, quelque chose cloche. Parce que Lovecraft ne fait pas peur en montrant. Il fait peur en suggérant. En cherchant à matérialiser cette “couleur”, à la figer dans des cases, l’adaptation perd une partie de sa puissance. Les scènes les plus marquantes existent, elles sont là, mais elles demandent un effort constant au lecteur pour retrouver ce vertige, cette inquiétude diffuse que le texte original installe bien plus naturellement.
Au final, je ressors de cette lecture avec un sentiment familier. Celui d’une adaptation appliquée, respectueuse, mais profondément impersonnelle. Un travail qui coche les cases, qui retranscrit, qui illustre, mais qui ne s’approprie jamais vraiment l’œuvre. On sent la peur de mal faire, la peur de trahir Lovecraft, et c’est précisément cette peur qui empêche le manga d’exister pleinement par lui-même.
Ce n’est pas une catastrophe totale. Il y a de belles idées, quelques images qui restent, surtout dans l’horreur pure. Mais comme souvent avec ce mangaka, j’ai l’impression de lire une œuvre qui subit son matériau au lieu de dialoguer avec lui. Une adaptation qui conserve les défauts du texte original sans toujours en préserver la force, et qui n’exploite que trop rarement les possibilités offertes par le médium manga.
C’est frustrant. Parce que La Couleur tombée du ciel méritait sans doute une approche plus audacieuse, plus épurée, plus consciente de ses limites.
