Changer l’eau des fleurs

L’art du hors-sujet (et pourquoi ça marche quand même)

En temps normal, j’ai l’habitude de lire trois à quatre livres en même temps. Dernièrement, j’avais attaqué un livre d’analyse énormissime, qui me prenait trois plombes à finir (même si, Dieu sait qu’il est génial) ainsi qu’un classique de la littérature Japonaise et j’avais vraiment envie de changer de registre, d’aller vers quelque chose que je ne lis pas d’habitude. L’occasion était parfaite, puisqu’il me restait un abonnement Audible, et ma copine, qui avait adoré ce livre, me l’a vivement recommandé.

Je me suis donc jeté dans Changer l’eau des fleurs de Valérie Perrin.

C’est un livre qui se lit plutôt facilement, et je comprends tout à fait qu’il ait pu éveiller des passions et toucher beaucoup de monde (il m’a d’ailleurs touché par moments). Mais, il faut être honnête, plusieurs problèmes ont terni l’aventure.

Le premier point de friction, c’est que je n’aime pas les histoires de « tranche de vie ». J’ai beaucoup de mal avec ce genre de narration, qui risque souvent de s’égarer dans des hors-sujets. Au lieu de suivre l’histoire et les personnages, on se perd dans des digressions. Et franchement, ça m’a profondément emmerdé, au point d’avoir l’impression de ne lire qu’une moitié de livre.

On fait face à une intrigue statique. Alors certes, c’est un choix scénaristique… Violette Toussaint, la protagoniste, est gardienne de cimetière. Sa vie est rythmée par une routine, le soin des tombes, l’accueil des visiteurs. Le décor lui-même appelle à l’immobilité et à la contemplation. Sauf que le classique que je lisais en parallèle appelle aussi à la contemplation, mais il le fait avec du rythme et en faisant avancer l’histoire !

Ici, au moment où l’on s’attend à ce que le récit progresse, on stagne. On s’arrête parce que l’héroïne doit nous raconter la fois où elle a fait peur à un groupe de jeunes en faisant du monocycle la nuit au milieu du cimetière. Ce n’est ni drôle, ni important pour l’histoire… Alors à la longue, j’ai quand même eu du mal à m’accrocher jusqu’à la fin de cette histoire.

À cela s’ajoute l’absence d’objectif immédiat.

Contrairement à un thriller ou un roman d’aventure où les personnages courent après le temps ou un coupable, Violette n’essaie rien de gagner ou de résoudre dans sa vie actuelle. Le récit avance par petites touches. C’est frustrant, car le grand reproche qu’on peut faire à ce personnage et qu’elle se fait elle-même, c’est de n’avoir été QUE ballotée par la vie. Déjà par un homme qui a fait des choix pour elle, puis par son attitude générale. Finalement, le seul vrai choix qu’elle ait fait, c’est de devenir gardienne de cimetière. Tout au long du livre, elle se laisse vivre. Il y a bien des mystères à résoudre, mais ce n’est certainement pas l’héroïne qui va nous aider à avancer.

La narration fragmentée n’arrange rien. Le livre alterne constamment entre le présent monotone, les extraits de journaux intimes et les flashbacks. Pour moi, ces va-et-vient brisent toute tentative de dynamique linéaire. Le résultat a été déceptif, surtout à la moitié du roman. Pour avoir lu quelques avis, je sais que beaucoup de gens ont été choqués par le fameux retournement de situation où l’on apprend que la fille de l’héroïne est décédée. Moi, ça ne m’a pas choqué un seul instant. Dans le présent, elle n’en parle jamais. Quand la révélation tombe, je me suis juste dit : « Ah ouais d’accord, elle avait une fille, c’est bizarre… Bon, ben oui, elle va pas tarder à mourir, sans surprise. » Ils essaient de nous vendre ça comme un choc terrible, mais ça tombe à plat.

À ce stade, on pourrait me dire… « Mon coco, ce n’est déjà pas ton style de lecture de base, tu partais perdant. » Eh bien non!

D’abord, je suis carrément capable de faire la part des choses.

Quand quelque chose est bon, c’est bon, pas besoin d’être le client absolu d’un genre pour en apprécier la qualité. Ensuite, j’ai repensé à La vie devant soi de Romain Gary (sous le pseudonyme d’Émile Ajar). C’est de la tranche de vie, et j’ai adoré. Les deux œuvres partagent des points communs… Un quotidien ancré dans la marge et la routine, des personnages cabossés, une narration à la première personne focalisée sur l’intime. Mais il y a une différence structurelle fondamentale. Dans La vie devant soi, il y a une urgence vitale, une peur de la fin, un instinct de survie. C’est une course contre la montre dramatique en ligne droite. Dans Changer l’eau des fleurs, le drame est déjà passé.

Violette est dans une phase de reconstruction passive, elle s’est créé un cocon.

Et c’est là, après cette dernière réflexion, où j’en viens à pardonner le livre.

En comprenant que la quête de ces deux personnages est drastiquement différente, je saisis l’intérêt de cet aspect routinier. Pour illustrer cette reconstruction, l’autrice était obligée de passer par ces petites anecdotes du quotidien, ces petits riens qui refont le bonheur de l’héroïne. C’est ce qui m’a permis d’admettre les bienfaits du bouquin.

D’autant que le livre a des qualités immanquables. Valérie Perrin écrit très bien. C’est poétique, mais pas du poétique pompeux, c’est du poétique « réel ». Il y a une vraie subtilité. Réussir à faire parler des personnages du commun en leur insufflant de la poésie, et ce sur au moins cinq ou six personnages différents, c’est un tour de force assez exceptionnel pour être souligné.

Le socle de l’histoire est d’ailleurs très solide. On suit cette héroïne née sous X, ballotée de famille d’accueil en famille d’accueil, qui tombe amoureuse très jeune d’un bel homme superficiel, égoïste et coureur de jupons. Ils se marient et deviennent garde-barrière en Lorraine. Violette fait tout le travail pendant que son mari passe ses journées sur sa moto ou à séduire d’autres femmes. De leur union naît une petite fille. Le drame qui va les frapper est central dans la construction de tous les personnages. Couplé à cela, il y a la relation avec ce mystérieux enquêteur, à qui il arrive aussi un drame intrigant lié à la mort de sa mère. Ces deux enquêtes font basculer le récit de manière très intéressante.

Les résolutions sont d’ailleurs très efficaces. Sans dire que la fin est exceptionnelle, elle est très bonne. Les deux mystères se concluent avec poésie et beaucoup de beauté. Les petites phrases échangées entre les amoureux, Irène et Gabriel, m’ont semblé très belles et très justes. L’arc narratif entre le trio Violette, son mari et leur défunte fille est tragique, horrible, mais il est réaliste. Je ne m’y attendais pas, et ça a rendu le tout très percutant.

Mais alors, est-ce que ça en fait une lecture à ne pas manquer ?

Et bien non.

Pour moi, les défauts ont été un poids trop lourd sur la balance.

C’est bien trop long pour le peu que ça raconte. Je veux bien entendre qu’il faille reconstruire un personnage par des petits faits du quotidien, mais j’ai eu beaucoup de mal à l’avaler tout au long du récit. On a l’impression qu’on nous donne un jouet pour nous le retirer juste après! On avance par toutes petites touches dans l’intrigue et, soudainement, on se farcit plein de hors-sujets sur les personnages secondaires, le quotidien et les anecdotes du passé. J’ai trouvé ça désagréable. J’ai eu un mal fou à enchaîner toutes ces errances, ça a été assez mortel pour moi.

Il faut d’ailleurs que j’adresse un énorme merci à la personne qui a fait le livre audio. Elle a un talent d’actrice exceptionnel et s’est impliquée comme jamais. C’est elle qui a rendu le récit naturel pour moi. Franchement, si elle n’avait pas été là, j’aurais carrément pu abandonner ma lecture à la moitié.

C’est dommage, parce que le talent de l’écrivaine est bel et bien là. L’histoire vaut le coup et la poésie qui rythme le tout est redoutable. Je n’ai pas versé ma larme, mais j’ai quand même eu les poils hérissés à deux ou trois reprises face à la justesse des mots choisis et à la manière dont la mort est traitée.

Alors ce n’est vraiment, mais alors vraiment pas le page-turner qu’on m’avait vendu. Ce n’est pas pour moi. Mais je lui reconnais de grandes qualités, tout comme je vous invite à ne pas en oublier les gros défauts qui pourront en rebuter certains. Ceci, il n’a pas volé pour autant son succès, je comprends parfaitement que les clients de ce genre d’histoire puissent en être ravis.

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