Lorsqu’on a des films doudous qu’on aime relancer, quand on sait plus trop quoi regarder et qu’on les places comme des monstres sacrés dans notre coeur, c’est toujours difficile de revenir en parler avec un ton un peu plus critique… Spoiler, je ne vais pas y arriver et vous saupoudrée de mon ardeur, sur tout un texte… Ici, c’est clairement un de ces films que j’ai du mal à recommander sans prendre un air gêné. Vous voyez, un peu comme quand on propose du camembert bien fait à quelqu’un qui ne mange que du Babybel. (Certainement la métaphore le plus bizarre pour introduire mon avis) J’ai toujours peur qu’on me regarde comme un vieux cinéphile un peu relou, prêt à dégainer les grands classiques en noir et blanc comme des cartes Pokémon vintage. Pourtant… chaque fois que je le revois et c’est arrivé plus souvent que je ne l’admets je me prends la même claque. La même évidence. Ce frisson intact qui prouve que ce n’est pas un vieux film, non, c’est un film qui respire et qui cogne fort! Je me souviens très bien de la première fois. C’était il y a sept ans, un soir sans attente particulière, grâce à Senscritique. Et bam! Fauchage en règle. J’ai été embarqué dans cette pièce comme si on m’y avait enfermé avec eux, les jurés. Leurs certitudes un peu lourdes, leurs silences pesants, leurs voix qui grimpent sans prévenir. Et moi au milieu, scotché, incapable de décrocher. Ce qui est fou avec ce film, c’est qu’il ne tient sur presque rien. Une pièce. Une table. Douze mecs. Même pas un seul flashback pour aérer l’ensemble. Mais quand l’écriture est aussi affûtée, ce “presque rien” devient un tout. Chaque mot compte. Chaque regard en dit plus que trois scènes d’exposition. Chaque silence pèse des kilos. C’est un puzzle où personne ne sert de déco. Pas un juré en trop, pas une phrase à jeter. Tension, logique, humanité… tout est là. Henry Fonda, lui, il aurait pu la jouer star, poser avec son charisme et voler la scène. Mais non, grand seigneur immortel qu’il est. Il choisit la douceur têtue, il éclaire sans aveugler. Il donne de l’espace aux autres, et autour de lui, ça déborde d’humanité! des visages fermés, de la colère, de la lassitude, de la peur… C’est tellement juste que par moments, on se demande si on n’est pas en train de mater un documentaire. Le jeu est sec, tendu, sans gras. Sans oublier d’être, profondément humain. Ce qu’on regarde, ce n’est pas une affaire judiciaire. C’est des hommes qui prennent conscience, qui craquent, qui se reprennent, qui hésitent. C’est nous! C’est moi, la nuit, lorsque je me prend la tête sur des dilemme de justice impossible et aucune autre œuvre n’a pu représenter ce que je ressens avec la même efficacité! Et la mise en scène… Ô bonté divine, la mise en scène! On s’attend à une adaptation de pièce de théatre, comme le diner de con… Mais cette dernière est tellement plus efficace que ce qu’on croit. Elle fait mine de rien, discrète, mais c’est un piège dans lequel je prend plaisir à tomber à chaque fois. Petit à petit, la caméra se rapproche, les plans se resserrent, la pièce se fait étouffante. Tu transpires presque avec eux. Et quand t’en arrives à fixer les gouttes sur leurs fronts en te disant « moi aussi j’ai chaud », c’est que le film a gagné. Ce que je respecte le plus dans Douze Hommes en colère, c’est sa capacité à éviter les raccourcis faciles. Pas de gentil super-héros face à des méchants obtus. Juste des humains, avec leurs réflexes, leurs failles, leurs mauvaises journées, leurs préjugés. C’est pour ça que le doute prend. Parce qu’il n’est pas imposé, il s’infiltre et questionne. C’est pas une leçon avec des grandes phrases, c’est une graine plantée dans la tête, et tu la vois pousser, même bien longtemps après ton visionnage. Et surtout, ce film, il est toujours là. 1957 ou pas, il reste d’une actualité dingue. Il parle de justice, mais aussi et surtout de comment on juge. De l’égo, de la fierté mal placée, de la peur de dire « je me suis peut-être trompé ». Il te rappelle que parfois, comprendre demande plus de courage que condamner. C’est pour tout ça que je le considère comme un chef-d’œuvre. Pas un chef-d’œuvre « dans son genre » ou « pour l’époque ». Non, un vrai, un grand intemporel que tous le monde devrait avoir vu au moins une fois dans ça vie. De ceux qui s’imposent par la vérité qu’ils dégagent. Un rappel que le cinéma, ce n’est pas seulement des images qui claquent. C’est parfois juste douze types autour d’une table et toi, qui n’arrives pas à détourner les yeux.
Douze Hommes en colère
