Chef-d’œuvre analytique
Pour le coup, je me suis attaqué à un sacré pavé avec ce dernier bouquin de chez Third Éditions.
La dernière fois que je m’étais lancé dans une telle lecture, c’était avec un livre traitant de l’intégralité de l’œuvre de David Fincher, et le souvenir était plutôt mitigé. L’analyse m’avait paru trop froide et l’ouvrage était bourré de longueurs. Inévitablement, j’appréhendais de retrouver ces mêmes défauts ici, d’autant plus que je ne suis pas un fan de Lovecraft à la base. Je connaissais surtout « La couleur tombée du ciel » et « Les montagnes hallucinées », le reste m’étant seulement parvenu par réputation ou par de vagues échos… Voir par quelques inspirations et autres adaptation de films et de jeux.
Je savais l’influence immense qu’il a eue sur l’art, et comment il a su redonner ses lettres de noblesse à la peur de l’inconnu et à l’horreur cosmique, mais ce livre aux allures de mastodonte me faisait quand même peur. Pourtant, à l’inverse de celui sur Fincher, j’ai été tout simplement happé dès les premiers chapitres grâce à une construction d’une pertinence folle et une réflexion préparatoire extrêmement solide.
Le premier chapitre, qui succède à une introduction très généraliste sur l’impact de l’auteur, fait le choix particulièrement judicieux de commencer par une biographie. C’est d’ailleurs ce qui m’intriguait le plus!
Comment ce petit bonhomme a-t-il pu créer tout cela et d’où vient-il ? Son histoire s’avère non seulement passionnante, parsemée d’événements qui marqueront le reste de son œuvre, mais elle est aussi terriblement émouvante. Le récit de la fin de sa vie, et de sa mort d’une manière un peu horrible, m’a littéralement dressé les poils sur les bras. Pour rendre le tout encore plus envoûtant, le livre a l’excellente idée d’entrecouper cette biographie avec de nombreuses correspondances et lettres que Lovecraft entretenait avec d’autres auteurs. Cela m’a très vite embarqué, à tel point que j’ai fini par avoir peur que la suite ne retombe dans une froideur analytique après un début si fort en émotions.
Heureusement, le livre a eu le bon ton de ne jamais tomber dans ce piège.
Dès le deuxième chapitre, il établit des liens parfaits entre son passé, sa vie, ses influences et l’esthétique qu’il a pu amener.
La transition est toute naturelle pour rentrer dans le lard de ce qu’il a créé, rendant l’ouvrage incroyablement inclusif, même pour quelqu’un comme moi qui n’avait qu’une ou deux œuvres en tête. Le troisième chapitre reste tout aussi fascinant. Il explore ses inspirations, mais aussi les auteurs de son temps publiés dans les mêmes revues, et ceux qui se sont approprié la culture de leur époque pour influencer la suivante. On y découvre tout un réseau d’amitiés, d’inimitiés et de rivalités. Les échanges de lettres et de points de vue entre Lovecraft et ses contemporains sont captivants, avant de basculer progressivement vers les auteurs qui ont permis de propager son art.
C’est d’ailleurs à ce moment-là que s’opère une transition passionnante vers son processus créatif. On découvre une méthode de travail extrêmement documentée, notamment parce qu’il aidait beaucoup de jeunes auteurs sur la fin de sa carrière en leur rédigeant des notes très précises. Il est fou de constater un processus aussi clair, structuré et réfléchi pour concevoir des mondes distordus et terrifiants, basés sur ce qui est justement impossible à imaginer.
Évidemment, au vu du contenu colossal du livre, j’ai commencé à trouver le temps un peu long sur la fin de ce chapitre trois qui se veut peut-être un peu trop plein. Je me demandais légitimement s’il lui restait encore des choses à raconter. Et pourtant, bien que cette lecture m’ait tenu au moins six mois avec quelques pauses, l’ouvrage réussit à se réinventer sans cesse. Le début du chapitre quatre en est la preuve, s’ouvrant sur le fait singulier que Lovecraft revendiquait une écriture classique, à l’inverse des expérimentations cryptiques qu’on lui prête aujourd’hui, avant de déployer tout son système de réflexion.
Au fil des pages, le livre dessine l’histoire d’un homme devenant presque un personnage à part entière.
Un artiste à la fois inspirant et tragique, archétype absolu du succès posthume, dont le parcours s’est construit à travers des relations complexes, comme ce lien fusionnel et malsain avec sa mère. Je n’ai jamais lu un document aussi complet et précis qui parvienne à rester aussi humain, gardant un équilibre parfait sans tomber dans l’idéalisation aveugle ni le dénigrement gratuit. À ce titre, le livre aborde avec beaucoup d’élégance le racisme de Lovecraft.
C’est de notoriété publique, il était un raciste terrible, aux idées proches du nazisme. Cette pensée imprégnait lourdement son quotidien et sa manière de s’exprimer pendant des années. L’auteur y consacre plus d’une vingtaine de pages et mon dieu que c’était risqué d’en parler autant!
Mais en même temps, ça aurait été dommage esquiver le sujet, tout comme de faire le procès moral d’un homme mort depuis 80 ans? Ici ça a été fait avec l’intelligence, pour s’en servir uniquement afin d’expliquer certains de ses choix artistiques. Cette thématique reste en surface sur le jugement et sert avant tout à décortiquer ses peurs de l’altérité.
Bien que l’ensemble soit terriblement long et demande bien du courage pour en voir le bout tant le contenu est riche, ce déroulé conserve une fluidité incroyable!
Le cinquième chapitre vient le prouver d’une manière magistrale en s’attaquant à l’après-Lovecraft et à ses héritiers directs. C’est ici que l’on arrive enfin à raccrocher les wagons, comblant le trou qui manquait depuis le début du livre. à savoir, comment une œuvre si ancienne, décortiquée depuis si longtemps, a-t-elle pu infuser la pop culture actuelle au lieu d’être reléguée dans un coin pour quelques fans de fantastique ? La réponse arrive avec l’introduction d’un nouveau personnage, véritablement capital tant dans la vie de l’auteur que dans la sauvegarde et le traitement de son œuvre.
Tout cela nous mène vers une très belle conclusion, qui s’ouvre d’ailleurs très intelligemment en se posant la question, pourquoi cette popularité récente ?
En définitive, je pourrais expliquer de mille et une manières à quel point ce livre est certainement la meilleure analyse que je n’ai jamais lue à ce jour.
Son plus grand triomphe reste cette inclusivité exceptionnelle pour ceux qui n’y connaissent pas grand-chose, rendant la lecture terriblement accrocheuse. Plutôt que de n’être qu’un vulgaire ramassis de milliards d’anecdotes et de faits emmagasinés, chaque détail sert un propos et mène à une conclusion tout à fait fluide. L’auteur a relevé avec brio le défi de transformer une masse infinie de contenu en un véritable cheminement mental. Il nous embarque avec lui dans la découverte de cet homme, de son heure et de son œuvre, de la manière la plus fluide et humaine possible.
Moi qui ne suis pas un mordu de Lovecraft, bien que je comprenne la fascination autour de ce qu’il a fait à la pop culture, je ne m’attendais pas à adorer autant un tel livre. Je le conseille aux plus courageux/euses et aux plus curieux/euses de venir comprendre comment on peut impacter la pop culture à ce point, car ce livre d’analyse a été construite avec du génie, et je pèse mes mots.
Certes ça longueur va être fatale pour beaucoup, mais non seulement tous est fait avec beaucoup d’intelligence, d’humanité, d’élégance et rien que pour ça et cette conclusion, je pense que le voyage peut valoir le coup.
