Ushijima est un manga qui me faisait de l’œil depuis longtemps. Ce genre de série que tu repères, que tu repousses, puis que tu finis par attaquer un jour de faiblesse, quand ton iPad te donne accès à absolument tout et que LeBonCoin devient une caverne d’Ali Baba pour récupérer des piles de tomes à prix dérisoire. Petite astuce au passage, c’est cadeau. Passe le salam. Me voilà donc à enchaîner quinze volumes… dans la douleur. Et pourtant, je suis plutôt du genre à avaler les bouquins sans broncher. Même quand c’est mauvais, je trouve généralement la force d’aller au bout, par curiosité, par masochisme, par fierté aussi sans doute. Mais là, j’ai eu cette sensation étrange de traîner les pieds, de repousser le moment d’ouvrir le tome suivant, un peu comme devant une assiette d’épinards tièdes. Mauvais signe. Premier coupable désigné, le dessin. Des arrière-plans parfois très réussis, presque trop beaux pour ce qu’ils racontent… et des personnages que j’ai trouvés franchement difficiles à regarder. Des visages raides, parfois illisibles, des expressions qui peinent à transmettre la peur, la panique, la colère ou même l’ironie. Dans un manga aussi cru, aussi frontal, ne pas réussir à lire ce que traverse un personnage, c’est quand même problématique. J’ai souvent eu l’impression de regarder des coquilles vides se faire broyer par la vie. Heureusement, au bout de six ou sept tomes, le trait s’améliore, se précise, devient un peu plus expressif. Trop tard pour que je sois totalement réconcilié, mais suffisamment pour ne plus grimacer à chaque page. Malgré tout, je me disais qu’il restait l’essentiel, l’histoire. Le cœur de la bête. Et le pitch, je le trouvais vraiment accrocheur. Suivre le quotidien d’un usurier clandestin, naviguant entre petites frappes, clients désespérés, combines financières et menaces en tout genre, c’était prometteur. Changer des éternels jeux d’argent et paris tordus qu’on croise souvent dans ce type de récits, ça avait quelque chose de rafraîchissant. Sauf que là aussi… ça coince. La structure repose sur une succession d’arcs presque indépendants, un dossier, une affaire, un client, puis on passe au suivant. Une mécanique qui rappelle certains mangas contemplatifs ou anthologiques, mais qui ici finit par me lasser. On recommence souvent le même schéma, avec une nouvelle victime, un nouveau piège, un nouveau plan financier bourré de chiffres, de yens, de contrats aux lignes interminables. Et autant être honnête, en tant que lecteur occidental, j’ai régulièrement décroché devant la complexité des montages décrits. Pas parce que c’est idiot, mais parce que c’est parfois expliqué de manière si dense que j’abandonnais l’idée de tout comprendre en détail. Le personnage principal, lui, ne m’a jamais vraiment surpris. Un usurier sans scrupules, froid, cynique, habillé comme un rappeur des années 90, visage figé en permanence… on sait d’entrée ce qu’il est, et il ne s’en écarte presque jamais. On nous promet un type sans cœur, et effectivement, il est sans cœur. Point final. Pas de fissure notable, pas de remise en question durable, pas de moment où il m’a réellement pris à revers. Les seconds rôles n’arrangent pas grand-chose. Amis, associés, traîtres, policiers, yakuzas, clients ruinés… j’ai souvent eu l’impression qu’ils servaient surtout de figurants à sacrifier pour mettre en valeur l’intouchabilité du héros. Peu importe l’adversaire, peu importe la situation, il finit presque toujours par sortir un plan improbable, une pirouette comptable, un discours saturé de chiffres pour retourner la situation en sa faveur. Il fait parfois mine d’être en difficulté, histoire de créer un peu de suspense, puis deux chapitres plus tard tout est réglé. Cette impression de surpuissance finit par vider la tension de sa substance. Et ce choix du « un arc, une histoire » renforce encore cette frustration. On s’attache vaguement à certains personnages secondaires, on commence à suivre leur descente aux enfers… et hop, ils disparaissent pour laisser place aux prochains. Comme si la série se refusait à capitaliser durablement sur ce qu’elle installe. Paradoxalement, là où le manga m’a vraiment marqué, c’est dans son univers. C’est même, à mes yeux, ce qui sauve l’ensemble. Cette peinture d’un Japon urbain poisseux, rongé par les dettes, la misère, l’obsession de l’argent, les illusions de réussite, fonctionne terriblement bien. Tout respire le malaise, la spirale infernale, la déshumanisation progressive. On sent une volonté presque clinique de montrer jusqu’où les gens peuvent tomber quand ils sont acculés. Certaines situations donnent franchement la nausée, et c’est probablement voulu. C’est d’ailleurs ce contraste qui me frustre le plus. Pourquoi bâtir un univers aussi fort pour le faire vivre à travers une structure aussi répétitive ? Pourquoi ne pas garder certains protagonistes sur la durée, les faire revenir, les creuser davantage ? À force d’enchaîner les récits isolés, j’ai fini par ressentir une lassitude réelle, malgré la qualité de l’ambiance. Sans cette maîtrise du décor social et moral, je ne suis pas certain que la série aurait tenu aussi longtemps dans ma pile de lecture. Aujourd’hui, je la recommanderais avec beaucoup de précautions. Si la finance, les arnaques, les récits glauques et les plongées dans les bas-fonds t’intriguent, et que tu es prêt à accepter des longueurs, une narration très cyclique et des personnages parfois figés, alors tu pourrais y trouver ton compte. De mon côté, je referme ces tomes avec un sentiment étrange. Fasciné par ce qu’ils racontent du monde, beaucoup moins par la façon dont ils le racontent. Une œuvre qui m’a souvent mis mal à l’aise pour de bonnes raisons… mais aussi, trop souvent, pour de mauvaises.
Ushijima : L’Usurier de l’ombre
