Sans plus
à première vue, un film qui semble parfaitement calibré pour faire du bien. Emmanuel Courcol y déploie une histoire de rencontre entre deux hommes que tout oppose… Thibaut, chef d’orchestre reconnu, et Jimmy, ouvrier tromboniste dans une fanfare du Nord, qui découvre qu’ils partagent un lien inattendu. Sur le papier, c’est une belle promesse, celle de la musique comme langage universel, capable de réunir des êtres séparés par la classe, la culture, le hasard et les blessures du passé. Et par moments, le film parvient à toucher quelque chose de vrai, presque lumineux. Mais malgré ces éclats, j’en suis sorti avec un sentiment de tiédeur, celui d’un film plein de bonne volonté mais un peu étouffé par sa propre sagesse.
Il faut d’abord reconnaître ce que En fanfare réussit. Courcol a un vrai sens de la musicalité du récit, les scènes d’ensemble, les moments de fanfare dans les petites villes du Nord, ou la manière dont la musique s’immisce dans les silences du quotidien… Y’a quand même un peu de la sincérité dans ce qu’on y voit et j’ai voulu y croire. On sent qu’il aime ce milieu, à défaut de le connaître. La musique n’est pas seulement un décor, elle devient un personnage, un vecteur de communication entre deux mondes. Dans ces instants-là, quand les cuivres résonnent, quand la caméra s’attarde sur un geste maladroit ou une émotion retenue, le film atteint une forme de justesse pour de la comédie dramatique française. (en tous cas au cinéma, on peut vite se laisser embarquer!)
Il faut aussi saluer le duo d’acteurs, Benjamin Lavernhe et Pierre Lottin. Lavernhe apporte à son personnage cette rigidité polie, ce mélange d’orgueil et de gêne qui sied bien à un homme élevé dans l’excellence. Lottin, à l’inverse, irradie d’une chaleur brute, un peu rustre mais profondément humaine. Leur opposition fonctionne immédiatement, on a envie d’y croire, de les voir s’apprivoiser. C’est d’ailleurs dans leurs échanges que le film trouve son rythme le plus juste, loin des caricatures sociales trop souvent associées à ce genre de fable.
Et pourtant, malgré ce capital de sincérité, En fanfare s’enferme trop souvent dans un schéma narratif prévisible. On devine tout!
Le choc, le rejet, le rapprochement, la révélation, la réconciliation. La mécanique du scénario est si visible qu’elle empêche l’émotion de circuler librement. Là où un peu de flou, de silence ou de retenue auraient pu créer de la profondeur, Courcol choisit de tout expliciter, de tout résoudre. On sort rarement de la zone de confort. C’est un film qui veut toucher sans déranger, questionner sans griffer et surtout sans aucun étonnement. J’ose même dire que c’est le genre de film pilote automatique… Lève toi de ta séance, 15-25 minutes pour aller au toilette, tu ne rateras rien.
Ce manque de surprise se retrouve aussi dans l’écriture des personnages secondaires, souvent réduits à des archétypes. (Bien que nos deux amis, soient aussi bien archétypaux) le copain rigolard, la mère courage, le musicien de fanfare bienveillant. On aimerait les connaître davantage, sentir leurs failles ou leurs contradictions. Au lieu de ça, ils accompagnent le récit comme des figurants aimables, au service d’une morale un peu trop claire.
Il faut dépasser ses origines, croire au pouvoir de la musique, ouvrir son cœur. Des valeurs nobles, certes, mais traitées sans aspérités et c’est certainement pas avec ce traitement de personnage que le film va nous emmener vers une telle réflexion.
Visuellement, le film reste élégant sans jamais être marquant. La mise en scène accompagne, mais ne transcende pas. Les décors du Nord, les répétitions de fanfare, les salles de concert ont un charme indéniable, mais on ne retient aucune image forte. C’est un cinéma propre, bien élevé, qui se regarde avec un demi-sourire mais laisse peu de traces.
Le plus frustrant, c’est que le film n’est jamais raté, il y a des fulgurances réelles. Une scène où un regard en dit plus que mille dialogues, une note de trompette qui casse la façade, un éclat d’humour bien placé. Ce sont ces moments-là qui m’ont accroché, qui m’ont rappelé que Courcol est un cinéaste profondément humain, capable d’émouvoir sans pathos. Mais entre ces instants de grâce, tout semble retomber dans une routine narrative. On voudrait plus de désordre, plus de tension, plus de dissonance dans cette fanfare trop harmonieuse.
En fin de compte, En fanfare est un film sympathique mais trop sage, qui oscille entre émotion sincère et convention rassurante. Il parle d’humanité sans oser vraiment la bousculer, d’appartenance sans en sonder les fractures. J’y ai vu un film bien intentionné, bien joué mais, peut-être vite écris. Et si j’ai parfois été touché, j’ai aussi souvent décroché, tant tout semblait prévu à l’avance.
