Même les étoiles entendrons les cigales
Dès que j’ai vu la bande-annonce, je savais que ça allait être le prochain film sur lequel j’allais me ruer. J’adore Marcel Pagnol, du moins son œuvre filmique, que je n’ai pas encore totalement découverte. (Et toujours rien en littérature) Mais clairement, il a eu un talent pour raconter ses histoires au travers de dialogues poignants qui résonnent encore beaucoup aujourd’hui. Il est le dernier pont vers un monde que j’ai connu et qui disparaît, avec ce vieux Marseille et son accent. Et l’entendre encore ici, dans ce film d’animation, m’a beaucoup touché.
Ce n’est clairement pas un film sans défaut, mais j’avoue l’avoir tellement adoré que ses faiblesses ont été invisibilisées, et que j’ai surtout lutté pour ne pas pleurer trois fois tant le film a été efficace à mes yeux.
Déjà, c’est exactement ce que j’attendais.
Ce qui est fascinant, c’est la rencontre entre deux artistes à l’univers très marqué. Chomet, avec son goût pour les visages expressifs et les ambiances mélancoliques, épouse parfaitement l’humanisme de Pagnol. On retrouve le même amour des petites gens, de la terre, de la parole. On pourrait presque croire que Pagnol aurait lui-même aimé ce film. Il y a quelque chose d’universel dans cette union, la poésie populaire rencontre l’animation d’auteur.
On me dit depuis petit que l’histoire de Marcel Pagnol est belle, et je rêvais de voir un biopic. Ici, le format du film d’animation, qui me gratte dans le sens du poil, et la petite touche fantastique rendent la chose fascinante.
On y trouve une relecture intelligente de la vie de Pagnol. Le récit joue sur le dialogue entre le Pagnol mûr et son « jeune moi », ce qui permet d’insister sur les souvenirs, les doutes et la trajectoire de l’artiste.
J’ai trouvé que cette approche offrait une dimension introspective très puissante, à l’inverse de quelque chose qui aurait pu être bien plus factuel et moins vivant.
On ne va pas passer par quatre chemins… J’ai trouvé que c’était un hommage à un grand nom du cinéma et de la littérature française comme on ne pouvait pas en rêver de meilleur.
La figure de Marcel Pagnol est mise en avant d’une manière accessible pour un large public. Pour ceux qui ne le connaissent pas ou peu, c’est une bonne introduction, et le côté animé de tout cela le rend tellement plus sympathique, ramenant cette chaleur du Sud qu’on aime retrouver dans ce genre de personnage.
Je pense qu’il y a aussi un souci de ce côté-là, puisque le film nécessite quand même un minimum d’affinité avec le sujet. Je ne pense pas qu’on aurait pu atteindre un tel niveau de qualité tout en étant plus inclusif.
Des parents sont arrivés dans la salle avec des enfants. Ils avaient de l’espoir, j’en avais très peu pour eux, et malheureusement j’avais raison. Le film plaît surtout aux connaisseurs de Pagnol ou à ceux qui sont sensibles à l’animation de Chomet, mais pour un spectateur sans repères sur le personnage ou sans intérêt particulier pour la thématique, l’impact peut être moindre.
Le film semble donc viser un public plutôt adulte, et il va très bien dans cette direction, avec un style visuel soigné et surtout très original.
Il adopte une animation dessinée à la main, avec une attention forte à la texture, aux décors et aux ambiances. Le mouvement lorgne vers de l’aide 3D, voire quelques passages en rotoscopie, mais le tout m’a semblé tellement fluide que j’ai simplement été emporté par cette esthétique, mélange de poésie, de cartoon et d’iconographie propre à l’œuvre de Pagnol. Cela donne une belle identité visuelle, qui va me marquer encore très longtemps!
Le traitement sonore et musical, associé à l’animation, contribue à nous immerger dans le Sud de la France, à Marseille, en Provence, et dans quelques incartades parisiennes avec beaucoup d’efficacité.
Ce qui surprendra beaucoup de spectateurs, c’est la façon dont Sylvain Chomet rythme son film. Chaque séquence semble respirer. Il prend le temps de laisser vivre les silences, les gestes, la lumière. Là où beaucoup de biopics enchaînent les événements, celui-ci préfère la contemplation. Parfois, un simple plan sur la mer ou sur un visage en dit plus qu’un long dialogue. Ce choix donne au film une temporalité singulière, presque apaisée, à l’image de l’univers de Pagnol.
Je peux comprendre les personnes qui ont dit que le récit était parfois trop dense ou trop ambitieux. Mais il s’étale sur 1h30 et parle très efficacement d’une vie entière et de l’œuvre qui a gravité autour. Avec des moments si poignants lors de la perte d’êtres chers, des scènes magnifiques avec des visuels époustouflants, voire même des transitions au travail étonnant, j’ai eu beaucoup de peine à retenir mes larmes.
Et pour finir de rendre ce bel hommage, on peut parler des dialogues. Ceux-là mêmes qui faisaient la force de l’œuvre de Pagnol font aussi la force de ce film. Je crois qu’il n’y avait pas de plus bel hommage possible à la vie d’un tel auteur.
Il y a une bienveillance rare dans la manière dont le film aborde la vieillesse, le souvenir et la création. Jamais mélodramatique, il préfère la tendresse à la tristesse. Même quand il parle de la mort, il le fait avec pudeur. On sent l’amour de Chomet pour son sujet, mais aussi sa pudeur à ne pas trahir la simplicité de Pagnol. C’est un film qui console autant qu’il émeut et c’est fou qu’à l’écriture de ces dernières lignes, je puise encore avoir la chair de poule.
Plus qu’un biopic, Marcel et Monsieur Pagnol est un film sur la mémoire. Celle qu’on conserve, celle qu’on transforme, et celle qu’on finit par partager. Il y a quelque chose de bouleversant dans cette façon de faire dialoguer le vieil homme et l’enfant qu’il était. Comme si Pagnol se souvenait pour nous, pour que cette Provence rêvée continue d’exister à travers nos yeux.
