Je n’ai jamais eu d’affinité avec les autoproclamés “bien-pensants”, et le militantisme moralisateur, comme la figure du “social justice warrior” (SJW pour la suite du texte), qui m’a toujours profondément rebuté depuis que je traîne sur internet. Alors j’avais tous ce qu’il fallait pour apprécier ce livre et en ressortir « vengé intellectuellement »? Franchement non… J’évite de trop lire ce genre de livre, parce que remuer le couteau dans la plaie ne sert pas à grand chose… et que, contrairement aux idéologues, je n’ai pas besoin qu’on me caresse dans le sens de mes idées. D’entrée de jeu, je me suis arrêté à un peu plus de la moitié du livre, avant d’aller lire la fin et de l’abandonner… C’est dommage et je vais vous détailler tous mes raisons ici pour savoir si oui ou non, c’est un bouquin que je recommande. Voici ma vision dès choses, pour que vous puissiez déjà identifier m’a manière de penser en lisant ce genre de livre… Pour s’approcher au mieux d’un savoir, pour éviter l’embrigadement et la reprise automatique des idées d’un autre, il faut se nourrir de tout. Mais cet été, j’ai voulu me laisser aller, en piochant dans ma wishlist un livre que je voulais lire depuis un moment et qui allait “dans mon sens”, comme si j’allais pouvoir me reposer l’esprit avec ça. Alors, première leçon, mon erreur est cuisante et je m’en rends compte en l’écrivant. Car ce n’est pas parce qu’un auteur semble aller dans mon sens que ce qu’il présente va forcément me détendre. Ici, c’est évident que je suis à moitié fautif de ma non-appréciation du livre. Puisque, comme tous produit culturel, quand on part avec une intension, on risque d’en ressortir un poil déçu… Mais avant d’entrer un peu plus dans le détail… laissez-moi livrer une manière de pensée qui régit pas mal ma vie et mon appréciation de tout ce que je consomme. On n’atteindra jamais LA vérité, mais philosophes et penseurs s’acharnent à s’en approcher, en sachant qu’on ne l’atteindra peut-être jamais. Cette croyance m’aide à traiter l’information sans gober d’emblée ce qu’on me dit. C’est un équilibre mental très sain et c’est pour ça que je déteste le dogme de ceux qui ne s’imaginent plus avoir tort et se pensent dans le “camp du bien”. à mes yeux, l’erreur ultime, c’est de croire qu’il y a un camp du bien. C’est une simplification grave qui empêche la remise en question et de la même façon que je condamne nos amis les SJW, je crois que ce livre est aussi coupable de quelque chose. Dans un premier temps, rendons lui honneur! Le travail est bien mené et plein de bonnes choses, Thomas Sowell est une figure qui a su m’intrigue à ma lecture. Un personnage que j’irai volontiers creuser un peu plus parce qu’il nous gratifie de fondements empiriques solides! Sowell privilégie des données vérifiables et concrètes, loin des slogans moraux. Il insiste sur l’analyse des conséquences réelles des politiques. « Ni les partisans de la justice sociale ni personne d’autre ne peut raisonnablement supposer que les lois et politiques qu’ils préfèrent produiront automatiquement les résultats attendus, sans prendre en compte comment les personnes sur qui ces lois et politiques s’exercent réagiront. » C’est sans doute la citation la plus brillante du livre, avec laquelle je suis totalement d’accord et que tout le monde devrait imprimer plutôt que de suivre bêtement une quelconque mouvance politique. L’auteur en profite aussi pour place une critique des élites intellectuelles. Sowell souligne que les élites, malgré leur savoir, peuvent porter des certitudes dangereuses qui éloignent les politiques de la réalité et sapent la démocratie. Chose très juste et communément imaginé, lui permettant d’enchainer avec une approche holistique des causes des disparités. Il rappelle que des facteurs comme la culture, l’histoire, les choix individuels et la géographie jouent un rôle tout aussi central que les discriminations. Ses propos sont percutants, ils encouragent une réflexion sérieuse et rigoureuse et c’est en ça qu’on peut voir ce livre comme une bonne lecture. Car oui, ce n’est pas entièrement à charge, il y a une dose de neutralité que j’ai eu plaisir à trouver. « On n’a pas besoin de discrimination malveillante pour expliquer une représentation disproportionnée : des accidents de géographie, d’histoire, culturels et biologiques peuvent très bien l’expliquer. » Maintenant que j’ai mis en lumière ce que j’ai trouvé bon, passons à ce qui a rendu ma lecture désagréable, avec la fameuse et pourtant attendu, absence de véritables solutions. bien qu’il analyse efficacement des problèmes, il n’offre pas de programme d’action politique ou sociale à la hauteur des enjeux qu’il dénonce. On enchaîne froidement les contradictions et les angles morts de la “justice sociale”. Si je devais résumer le livre, je ne le résumerais pas autrement. On a l’impression d’être devant une liste de course, mais à la place de l’huile et la mayonnaise, on a une masse infini d’argument, froidement posé, agrémentés de micro introduction de chapitre, pour rendre ça plus digeste… Bizarrement, beaucoup louent sa clarté argumentative et sa pédagogie incisive, avec son style direct, précis, concepts rendus accessibles. Je ne suis pas d’accord. Le style m’a semblé d’une lourdeur pesante, un amas d’arguments et de chiffres mis bout à bout, avec parfois de rares transitions. À la lecture, j’ai préféré me creuser la tête sur du Kant plutôt que de dérouler cette liste robotique. Pour être constructif, j’aurais aimé davantage de problématisation au début des chapitres, l’annonce des limites méthodologiques, et des transitions qui relient clairement les données aux thèses (plutôt qu’une juxtaposition). Si non, c’est un peu comme si j’avais fait cette déjà trop longue critique avec « point fort, point faible, conclusion »… Désolé pour la balle perdu envers celles et ceux qui le font, mais soyons honnête, c’est chiant au possible et ça manque cruellement de naturel, surtout lorsqu’il est question de mettre en valeurs de arguments! Et en parlant d’arguments… Beaucoup sont solides, d’autres nettement plus faibles, voire enfantins. On a droit au classique “et le peuple asiatique alors ? Eux au moins y arrivent” à plusieurs endroits… Comparaison rapide qui évite les variables confondantes (histoire migratoire, sélection, politiques éducatives, structure d’âge, etc.). À l’inverse, quand il montre que des contrôles de prix créent pénuries et effets pervers, l’inférence est bien meilleure. Mécanisme identifié, littérature abondante, chaînes causales plausibles. Tout n’est donc pas du même niveau, et c’est précisément ça qui m’a frustré dans ça manière voir les choses. Il est capable de nous sortir, des arguments assez faible, qui vont desservir par mal tous le reste. D’un côté Sowell en digne économiste qu’il est, arrive à nous proposer des analyses solides, puis parfois, on a « un argument de PMU » avec les « et les asiatiques alors » ce qui, soyons honnête, crée un contraste assez triste. Tout comme le fameux et sidérant « …le nombre de portefeuilles rendus allait de onze sur douze à Helsinki à un sur douze à Lisbonne. » ce genre d’exemple tape-à-l’œil sans protocole explicité (année, taille d’échantillon, contrôle culturel, contexte légal, variables socio-économiques) reste de la corrélation brute. C’est “vérifiable”, oui, mais la validité externe est faible tant qu’on n’a pas cadré la méthode. On a besoin d’un dessin causal, pas d’une carte postale statistique. En quoi c’est important et pourquoi faire dix mille parallèle qui n’ont peut être pas lieu d’être? Parce que dans ce cas, je peux aussi te dire que entre Helsinki et Lisbonne et de 3 300 km à vol d’oiseau et qu’il a certainement des centaines de paramètre à prendre en compte pour expliquer ces deux comportements différents. Parce que oui… il faut tout prendre en compte. Et d’ailleurs, par honnêteté, il faut aussi reconnaître que Sowell néglige parfois des contextes historiques lourds par exemple les effets persistants de l’esclavage ou des préjugés structurels. Pardon, mais ça a construit l’histoire des Etats Unis quand même, c’est un paramètre qu’on ne balaie pas d’un revers de la main… Surtout quand on à une masse bien trop importante de chiffres et autres données, qui vont parsemer le livre, le rendant difficilement lisible, comme on a déjà pu en parler plus haut. Marquer des points, très bien et admettre quand l’adversaire en marque, c’est encore mieux. Sinon, comme les SJW, on fonce dans le mur. Avant de conclure, un mot sur certains avis un peu bêtes croisés ici ou là, histoire de rendre justice au livre. Contrairement à ce que certains détracteurs écrivent à l’emporte-pièce, non, le livre n’est pas “brusque” ni “polarisant” par essence. Le ton est plutôt froid et analytique, certes, mais il est très correct et ne va jamais dans l’attaque. J’en viens à penser que les fâcheux n’ont pas le cuir assez solide pour quelques pages qui ne vont pas dans leur sens, ou n’ont tout simplement pas lu. Quant à l’argument-massue sur la réception universitaire limitée, il me paraît paresseux… Ces milieux sont politisés, oui, et cela suffit à expliquer qu’un auteur comme Sowell ne soit pas la lecture favorite des départements. Une chose qui s’explique donc très simplement, de part le dogmatisme infâme des « bienveillants ». Alors, même si j’y ai trouvé du bon, j’en garde un souvenir triste. Je n’en ressors pas convaincu. C’est âpre à la lecture parce que trop froid dans son déroulé. Je m’attendais à autre chose qu’un amas d’arguments, et sans doute à deux fois moins de contenu pour ne garder que le plus pertinent, car le reste finit par desservir l’ensemble. Je ne suis pas allé jusqu’au bout, je me suis arrêté à un peu plus de la moitié, puis j’ai lu la fin. J’ai constaté que je n’allais pas rater grand-chose et que l’ennui persisterait. Puis pour finir, j’ai croisé quelque chose qui a achevé de me décevoir et de me conforter dans l’idée de ne pas aller plus loin : « Un monde où chacun aurait des chances égales de réussite est inatteignable, et le poursuivre avec ferveur peut produire l’effet inverse. » C’est l’un des gros arguments souvent cités par les défenseurs du livre, un pilier même. Je suis drastiquement contre cette vision. Ce n’est pas parce que l’objectif est inatteignable qu’il n’est pas souhaitable, ni qu’il faudrait cesser de se battre, au minimum, pour aller vers cette direction. Un idéal politique peut être régulateur sans être atteignable, il oriente l’action, fixe des garde-fous, inspire des compromis concrets. J’ose même dire que voir les choses autrement frôle l’anti-politique. Pour remettre le parallèle en évidence, la philosophie était à la base une recherche de vérité. Sachant qu’on ne l’atteindra probablement jamais, les penseurs se succèdent pour qu’on s’en approche, qu’on gravite autour d’un spectre de ce que pourrait être la vérité. La politique, elle, consiste à trouver un équilibre pour que tout le monde puisse vivre en bonne intelligence. C’est dur, on ne contentera jamais tout le monde, c’est évident mais ça reste un travail et une enquête continus. Alors, même si je conspue les bien-pensants et autres grands prêtres du “camp du bien” pour leurs postures, je ne peux pas non plus valider l’idée qu’on ne puisse pas porter un combat juste. Un monde dans lequel tout le monde a ses chances de réussite est sans doute impossible, comme la vérité qui nous restera inatteignable. Pourtant l’horizon demeure noble, y réfléchir sérieusement, même modestement, peut nous éviter des soucis politiques. C’est précisément ce vers quoi j’aimerais qu’un vrai et digne « défenseur du bien » devrait tendre, moins de posture, plus de méthode, beaucoup moins de ressenti, plus d’architecture argumentative et pourquoi pas, quelques voies d’action claires? Une chose qui, paradoxalement, ce livre n’a pas su répondre, pour quelques raisons assez similaires avec ce que je viens de citer. Je n’ai pas apprécié ma lecture pour toutes ces choses cités plus haut, mais j’admet bien volontiers qu’il a quand même quelques fulgurances qu’il serait dommage de rater. Car il y a des éclairs d’intelligence, des rappels utiles sur les effets réels des politiques et une salutaire mise en garde contre les raisonnements à l’emporte-pièce… mais l’ensemble m’a laissé froid. Trop de listes, pas assez d’architecture et un ton si désincarner qu’il fini par être désagréable à lire. Des arguments solides côtoient des raccourcis qui affaiblissent le propos… Puis je reste en désaccord frontal avec l’idée qu’on doive renoncer à viser une égalité de chances plus juste au prétexte qu’elle est inatteignable. Si vous cherchez un essai pour éprouver vos intuitions et repérer des angles morts dans les slogans, l’exercice peut valoir le détour, à condition de le lire crayon en main, en questionnant la méthode et en complétant par d’autres perspectives. Si vous attendez, au contraire, un fil directeur clair, une démonstration vraiment charpentée et quelques pistes d’action concrètes, vous risquez la même frustration que moi. Je ne le déconseille pas, je le recommande avec réserves, pour ce qu’il apporte (des piqûres de rappel empiriques, quelques fulgurances et de vrai bons arguments chiffrés et vérifiables qui pourraient en faire trembler plus d’un), en étant lucide sur ce qu’il n’apporte pas (un cadre, des solutions, une vraie mise en contexte historique). J’en garde quand même deux choses… l’exigence de regarder les conséquences plutôt que les intentions et la conviction que l’égalité des chances demeure un horizon régulateur digne qu’on continue de viser. Thomas Sowell m’a quand même fortement intrigué et marqué et j’irai m’intéresser à d’autres de ces interventions. D’ailleurs, vers la fin il, précise qu’ « On peut partager bon nombre des préoccupations fondamentales des défenseurs de la justice sociale, mais pas nécessairement leurs vision ni leur programme, car on peut avoir une analyse différente des options qui se présentent » et je crois que c’est sur cette vision plus neutre que j’aime à le rejoindre.
Illusions de la justice sociale
