Quand j’ai lancé Fargo, j’avais en tête l’ombre imposante du film des frères Coen. Ce ton absurde, ce mélange de violence froide et de banalité quotidienne, cette neige sale et ces personnages un peu perdus dans leur propre vie. Alors forcément, j’étais curieux, mais aussi un peu inquiet. Comment on transforme un chef-d’œuvre du cinéma en série ? Est-ce qu’on va juste rallonger la sauce ? Faire du clin d’œil en boucle ? Finalement Fargo m’a surpris. Parfois fasciné. Et parfois beaucoup moins. Ce qui m’a frappé dès la première saison, c’est à quel point Noah Hawley a compris le matériau d’origine. Il ne l’a pas copié, il l’a prolongé, il en a gardé l’ADN ce fameux mélange de grotesque, de destin implacable, de gens normaux confrontés à l’horreur et à l’absurde. (tout en inventant ses propres figures, ses propres trajectoires.) Billy Bob Thornton en tueur aussi fantomatique qu’imprévisible, Martin Freeman en homme ordinaire glissant vers l’horreur… c’est du très haut niveau. J’ai adoré cette première saison. Vraiment. J’ai été happé. Et à ce moment-là, j’étais persuadé que j’avais trouvé une des meilleures séries des années 2010, sans doute celle que j’aurais aimé que True Detective devienne. Mais voilà, Fargo, ce n’est pas juste une bonne saison. C’est une anthologie. Et c’est là que les choses se compliquent. La saison 2, par exemple, a divisé, et je comprends pourquoi. Elle est ambitieuse, parfois trop. Elle veut faire plus, plus grand, plus complexe. On remonte dans les années 70, on rajoute des enjeux politiques, des gangs, une guerre des territoires, et des couches de métaphores parfois bien trop épaisses. Y’a des idées géniales dedans, faut pas mentir. Le cast est dingue. La réalisation est ultra léchée. Mais je l’ai trouvée presque étouffante, comme si la série cherchait à se convaincre elle-même de sa propre profondeur. J’étais plus souvent en train de saluer l’effort que de savourer ce que je voyais. Ce n’est pas mauvais, loin de là, mais je n’étais plus aussi embarqué. La saison 3 ? Un drôle d’objet. Ewan McGregor en double rôle, un ton encore plus sombre, presque nihiliste. L’histoire est plus froide, plus tordue, moins directe. C’est peut-être celle qui m’a le moins touché. Y’a toujours cette écriture brillante par moments, cette ambiance Fargoesque, mais je m’y suis un peu perdu. Trop d’ironie, trop de personnages auxquels je n’arrivais pas à m’attacher. C’est comme si la série avait perdu une partie de sa tendresse. Ça devient cynique, ça tourne presque à vide par endroits. Je la respecte, mais j’ai eu du mal à en garder un vrai souvenir. La saison 4, j’avoue, je ne l’ai jamais terminée. J’ai essayé, pourtant. Le concept était bon! La guerre des gangs à Kansas City, avec une réflexion sur l’identité, le pouvoir, l’immigration… mais j’ai trouvé que ça fonctionnait beaucoup moins bien. Moins de souffle, moins d’intérêt pour les personnages, une narration plus laborieuse. Je sentais la série forcer sa propre mythologie, sans que ça prenne. J’ai décroché, à regret. Et pourtant… Fargo, dans son ensemble, reste une série que je recommande. Parce qu’elle a ce courage de faire autre chose. Parce qu’elle tente des choses, quitte à se planter. Parce qu’elle arrive à proposer une mise en scène léchée sans tomber dans le tape-à-l’œil. Parce qu’elle n’a pas peur d’être lente, bizarre, inconfortable. Parce qu’elle croit à ses histoires, même quand elles deviennent un peu bancales. C’est pas une série parfaite. C’est une série avec des éclats de génie. Et puis y’a cette ambiance. Cette Amérique figée dans la neige, ses petits gens ordinaires pris dans des drames qui les dépassent, cette violence qui déboule comme une fatalité. Ce ton unique, ce mélange d’humour noir, de tragédie et d’absurde, qu’on retrouve peu ailleurs. Fargo, c’est une série qui sait que parfois, la vie est simplement une mauvaise décision, prise au mauvais moment, dans un endroit trop calme pour qu’on y survive longtemps. Alors oui, j’ai des réserves. Clairement. J’ai décroché parfois. J’ai trouvé certaines saisons beaucoup moins marquantes que d’autres. Mais je ne regrette pas. Parce qu’à ses meilleurs moments, Fargo, c’est de l’or en flocon.
Fargo
