J’ai bloqué sur plus d’une page
Elle faisait partie de ces BD que je voyais passer de loin, avec ce succès d’estime un peu discret mais persistant, le genre d’œuvre qui revient régulièrement dans les discussions sans jamais vraiment s’imposer frontalement. Cette grande couverture jaune, presque anodine, un peu mystérieuse, n’aidait pas forcément à comprendre ce qui se cachait derrière.
Pourtant, elle est restée longtemps dans ma wishlist. Jusqu’au moment où je l’ai trouvée dans la médiathèque à côté de chez moi. Je l’ai prise sans en connaitre l’histoire, je l’ai lue d’une traite, presque avec boulimie, et une fois terminée, je me suis immédiatement empressé d’aller en acheter un exemplaire. Juste pour soutenir la proposition ça ne m’arrive pas si souvent, et rien que ça en dit déjà long.
Sur le papier, on est sur quelque chose d’assez classique. Une journaliste vient interviewer un ancien musicien qui, malgré un immense succès passé, s’est retiré du monde et vit enfermé depuis des années. À travers ces échanges, l’histoire se déploie en flashbacks. Chaque chapitre porte le nom d’un personnage, ce qui permet de naviguer entre différentes périodes de sa vie, de son enfance à un âge plus avancé, en passant par la personne qui s’occupe de lui, son chat, et même la journaliste elle-même, qui finit par être liée à tout ça. C’est un trope qu’on connaît bien, et pourtant ici, il est utilisé avec une justesse assez remarquable. L’histoire est parsemée de moments d’émotion très sincères, au point que je ne les ai pas vraiment vus venir, alors qu’ils étaient pourtant là, posés sous mes yeux depuis le début. La magie de l’art à opéré, tant dans l’histoire qu’en dehors sur moi.
Pour aller plus dans le détail, parlons d’abord le style. Il y a quelque chose de brut dans le trait, comme un crayonné qui refuse de disparaître. On sent que le dessin final n’efface jamais complètement le croquis, comme si celui-ci continuait à exister en dessous, à lutter pour rester visible. Certains contours sont renforcés, presque redessinés par-dessus, et ça donne une matière très vivante à l’ensemble. Les visages sont extrêmement caractérisés, les volumes très maîtrisés, et certaines poses sont tout simplement magnifiques. Avec le travail des couleurs, il y a des planches qui m’ont donné l’impression de regarder des tableaux.
Et rien que ça, c’est typiquement le genre de chose qui peut me faire placer une BD très haut, puisque j’ai ce genre de choses partout dans mon bureau.
Mais ce n’est que la surface.
Ce qui m’a vraiment attrapé, c’est tout ce qui se joue en dessous. Une histoire qui, en apparence, n’est pas forcément joyeuse, mais qui véhicule énormément de sentiments positifs. Ça parle de poursuite des rêves, de ce moment où l’on abandonne sans être vraiment soi, et de tout ce que ça implique. Et il y a eu plusieurs instants où je me suis littéralement arrêté sur une planche, pendant quelques minutes, juste pour relire les dialogues. Parce qu’ils sonnaient juste et parce qu’ils résonnaient. Qu’ils étaient portés par une mise en scène aérée qui laisse le temps de respirer, de contempler, de remettre le contexte en place. Ça m’est arrivé quatre ou cinq fois dans la lecture, et à chaque fois, c’est un signal très clair pour moi. C’est le genre de moment qui transforme une bonne lecture en quelque chose de vraiment marquant.
Et pourtant, à la base, le thème ne me parlait pas particulièrement. L’idée n’a rien de révolutionnaire, le découpage en chapitres peut même donner quelques indices assez évidents sur la suite et certains twists. Mais au fond, ce n’est pas grave. Parce que malgré ça, je me suis laissé emporter sans résistance et si j’ai ressenti ce besoin immédiat d’aller acheter l’album après l’avoir terminé, c’est que j’ai vraiment eu l’impression d’être face à une de ces grandes bandes dessinées. Celles qui ne sont pas si nombreuses, et qui, sans forcément faire de bruit, s’imposent par leur sincérité et leur justesse. Celle-ci en fait clairement partie, et au minimum, elle mérite largement qu’on s’y attarde par curiosité.

