L’illusion qui dévore de l’intérieur

Parmi tous les seinen que j’ai pu voir passer en librairie ces dix ou quinze dernières années, il y en a toujours un qui m’a intrigué plus que les autres. Aujourd’hui on va parlé de cette petite curiosité a laquelle j’ai bien fait de m’accrocher. Cette couverture blanche, ces symboles étranges, ce titre qui résonne immédiatement chez n’importe quel amateur de manga parce qu’on l’a déjà entendu ailleurs (FMA)… tout était là pour attiser la curiosité. Et pourtant, avec le recul, j’ai vraiment l’impression qu’il a eu du mal à traverser le temps, à rester dans les mémoires. Aujourd’hui, on le retrouve un peu relégué au fond des médiathèques les plus fournies, on en parle très peu et j’ai la sensation qu’il fait partie de ces grands oubliés d’une époque pourtant très forte du seinen.

Ce serait mentir de dire que je l’ai découvert récemment. En réalité, c’est la troisième fois que je m’y suis attaqué. OUI…

Les deux premières tentatives se sont soldées par un abandon assez net. Je me lassais, je ne savais pas vraiment où l’histoire voulait aller, et surtout je n’étais pas suffisamment investi pour continuer. Et pourtant, il y avait toujours ce doute qui restait, cette petite voix qui me disait qu’il y avait peut-être quelque chose à creuser. Avec le recul, je pense avoir bien fait d’insister une dernière fois, parce que même si ce n’est pas une œuvre inoubliable, c’est clairement quelque chose de singulier, qui mérite au moins qu’on s’y attarde.

Les deux ou trois premiers tomes passent plutôt bien. J’avais encore quelques souvenirs, et surtout on est immédiatement happé par ce personnage principal. Il est fascinant. Il vit en marge, littéralement entre deux mondes. Le jour, il traîne avec des SDF face à un hôtel de luxe, et la nuit, il dort dans sa voiture. Il cherche une forme d’isolement, un confort paradoxal dans cet entre-deux. Très vite, on comprend qu’il ment, qu’il fabule, qu’il s’invente des vies selon les interlocuteurs, avec ce petit rire en coin presque malsain qui accompagne ses mensonges. Forcément, vivre ainsi, c’est avancer sur un fil, et ça le mène à accepter une proposition assez étrange.

Un individu complètement atypique, (voir caricatural) vient à sa rencontre et lui propose une expérience médicale.

Magie du scénario, il a besoin d’argent, donc il accepte. Et là, le manga bascule. Ce personnage un peu emo punk, à la limite du grotesque, se révèle être un futur médecin, fils d’un docteur réputé, qui veut expérimenter la trépanation. On entre alors dans quelque chose de beaucoup plus dérangeant, mais aussi fascinant. Cette pratique, utilisée dans certaines cultures, consisterait à ouvrir une petite partie du crâne pour éveiller une forme de perception accrue, presque un sixième sens, comme si on retrouvait une sensibilité d’enfant.

Et sans vraiment s’en rendre compte au départ, on comprend que ce choix résonne profondément avec le héros. Lui qui se plaint de n’avoir jamais vraiment ressenti les choses intensément, qui a connu le luxe puis une forme de déchéance, se laisse entraîner par cette curiosité. À partir de là, pendant plusieurs tomes, le manga propose quelque chose d’assez étonnant. Avec ce trou dans le crâne, il commence à voir des homunculus, des sortes de projections monstrueuses de l’inconscient des gens. Une matérialisation du moi profond.

C’est un thème qui parle beaucoup à la culture japonaise. On le retrouve ailleurs, notamment dans Persona, avec cette idée d’un soi caché, d’une identité dissimulée derrière les apparences. Et visuellement, ça donne quelque chose d’assez marquant. La rue devient une sorte de festival d’Avignon permanent (ou de carnaval infini, pour celles et ceux qui n’ont pas la ref’), une parade grotesque, comme un festival où chacun exhibe sans le vouloir sa part la plus intime. Dit comme ça, c’est passionnant et au début, j’adorais ça.

Mais c’est aussi là que le manga m’avait perdu auparavant. Parce que la structure devient très vite répétitive. Le héros rencontre quelqu’un, observe son homunculus, essaie de comprendre. Parfois seul, parfois avec le docteur. Et sur le papier, c’est intéressant. Sauf que dans l’exécution, ça devient vite lourd. Les séquences s’étirent, le mystère devient artificiel, et les conclusions tombent souvent dans une forme de psychologie très simpliste. On grossit des traits, on surinterprète des comportements, et on finit par perdre en finesse.

à côté de ça, il y a tout ce qui m’a profondément rebuté.

Certaines situations sont franchement dérangeantes, pas dans le bon sens du terme. Le passage avec la lycéenne, par exemple, est difficile à accepter. Voir deux hommes d’une trentaine d’années suivre une jeune fille en pleine exploration de sa sexualité, c’est déjà problématique, mais la manière dont c’est traité rend le tout encore plus malsain. Et ce n’est pas un cas isolé. Les flashbacks du héros, notamment lorsqu’il était riche, plongent dans quelque chose de franchement grotesque. Cette scène où il essaie de goûter son propre sperme, par exemple, m’a complètement sorti du récit… En grand consommateur de manga, je suis sensé être habitué, mais là pour le coup, c’est trop grotesque, c’est du choquant pour pas grand chose.

Ce mélange de sexualité crue, de malaise et de grotesque, combiné à un rythme très mal géré, a clairement failli me faire abandonner une troisième fois. Et honnêtement, à ce stade, je comprenais totalement pourquoi le manga avait pu être oublié. Le concept de base est intéressant, mais il est dilué dans une exécution trop lente et trop floue.

Pourtant, à force de persévérance, le manga change complètement de direction. C’est là que tout devient intéressant. À partir du moment où le docteur devient lui-même un sujet d’étude, que la relation entre les deux personnages se renverse, l’histoire prend une toute autre dimension. On commence enfin à creuser leur passé, leurs failles, leurs obsessions. Et surtout, on introduit une idée qui vient littéralement détruire tout le concept initial.

Et si les homunculus n’étaient rien d’autre qu’une construction mentale. Un placebo. Une suggestion implantée dans l’esprit du héros. Une simple croyance qui a pris trop d’ampleur.

Cette idée est glaçante. Elle remet tout en question. Et elle transforme complètement la dynamique du récit. Le héros oscille alors entre rejet et obsession. Est-ce qu’il doit arrêter de voir ces choses, ou au contraire chercher à en voir davantage. Et c’est là que le manga trouve enfin sa vraie force. Il ne parle plus de monstres ou de visions, mais de construction de soi.

On se construit à travers les autres, à travers ce qu’on perçoit, à travers ce qu’on croit voir. Et si tout ça n’était qu’une illusion, qu’est-ce qu’il reste. Cette manière de nous amener dans du fantastique pour nous ramener brutalement à quelque chose de très réel est, à mon sens, la meilleure idée du manga.

Rien que pour ça, il mérite qu’on s’y attarde. C’est un trope assez classique dans les triller de remettre en question les bases connus, mais c’est certainement l’un des plus efficace lorsqu’il est bien exécuté et ici on est sur un exemple de haute voltige! Même si tout n’est pas parfait. La fin, par exemple, est correcte. Elle tient la route. Mais elle ne provoque pas non plus un sentiment particulièrement fort. Ce n’est pas une conclusion marquante. Elle est cohérente, mais pas marquante.

Au final, je reste partagé. Le manga a des défauts évidents. Un rythme très inégal. Des passages franchement dérangeants, parfois gratuits. Une première moitié qui peut décourager énormément de lecteurs. Et je suis convaincu que beaucoup ont abandonné en cours de route, exactement comme moi à l’époque.

Mais en même temps, il y a cette seconde moitié. Ce moment où tout bascule, où le récit prend enfin du sens et où il devient vraiment intéressant. Pas parfait, mais assez intéressant pour faire d’Homunculus une aventure adulte très particulière, sur la recherche de qui on est vraiment.

C’est peut-être ça qui résume le mieux mon ressenti. Une œuvre imparfaite, parfois maladroite, voir excessive, mais qui contient en elle une idée suffisamment forte pour justifier qu’on s’accroche un peu plus longtemps que prévu.

By Kuma

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