Un pétard mouillé au début excellent

J’ai toujours un faible pour ces séries que je découvre un peu par hasard, en flânant dans une librairie. Ce genre de titres qui m’accrochent uniquement par leur couverture, leur présence discrète mais persistante, comme une promesse silencieuse. Ici on est face à une série d’une dizaine de tomes, commencée en 2014, dont j’avais vaguement entendu parler à l’époque sans jamais m’y plonger. Puis elle est restée là, dans un coin de ma tête, suffisamment longtemps pour que je finisse par céder. Sans lire d’avis, sans me renseigner davantage, juste l’envie de voir. J’ai profité d’une semaine de vacances pour m’y mettre le soir, et très honnêtement, j’ai dévoré les premiers tomes… Avant de commencer à décrocher sur les deux ou trois derniers.

Et en y réfléchissant, c’est presque logique. On est face à un type de récit qui repose entièrement sur le mystère. Dès le départ, tout est construit autour de questions sans réponses immédiates, avec des révélations qui se font attendre. En soi, ce n’est pas un problème, au contraire, mais ici, c’est quasiment la seule mécanique narrative. Et quand tout repose là-dessus, ça devient vite fragile. Parce que oui, on finit bien par comprendre que l’histoire tourne autour de grandes thématiques comme l’immortalité, la trace qu’on laisse après notre passage sur terre, ou encore la vieillesse… mais il faut attendre sept tomes pour que tout ça commence à se préciser. En attendant, on nage dans un flou constant!

Et pourtant, malgré ça, j’ai vraiment accroché au début.

Les premiers tomes fonctionnent bien, notamment grâce à cet univers très particulier. On est dans une sorte de Japon féodal où tout le monde doit mourir à 50 ans, où des enfants peuvent être sacrifiés aux dieux pour assurer de bonnes récoltes. C’est brutal, dérangeant et forcément, ça intrigue avec une mécanique bien huilé. On sent qu’il y a quelque chose derrière tout ça, une logique cachée, une force qui orchestre cette cruauté, et on a envie de comprendre pourquoi.

Il y a même quelque chose d’assez fascinant dans cette idée d’expérience sociale à grande échelle. Une manière de confronter l’homme à l’absurdité de sa condition, à une forme d’immensité qui le dépasse et sur ce point, je trouve que l’écriture est vraiment intelligente. Kazumi Yamashita privilégie clairement le non-dit, la suggestion, une construction progressive. Elle distille des informations par petites touches, parfois dans des dialogues presque anodins, avec des mots qui donnent envie de s’arrêter, de réfléchir. On sent qu’elle sait manier ça, ou du moins qu’elle prend plaisir à jouer avec ça.

Le problème, c’est que les personnages qui comprennent réellement ce monde sont extrêmement rares. Deux, peut-être trois selon l’avancée. Et donc, la plupart du temps, on reste avec des personnages qui ne savent rien. Et pour un récit basé sur la découverte, ça devient compliqué. D’autant plus que l’histoire ne propose pas énormément de phases d’exploration. On est souvent enfermé dans des conflits internes à cette communauté, ce qui ralentit encore la progression.

C’est d’ailleurs assez rare que je rentre autant dans le détail sur ce qui se passe dans une œuvre, mais ici ça me semble nécessaire pour comprendre pourquoi ça n’a pas totalement fonctionné sur moi. Parce que oui, les dessins m’ont plu. Il y a ce côté crayonné un peu rapide, parfois brut, qui m’a rappelé des choses comme Mushishi ou même Zatch Bell dans certains visages très simples, avec ces bouches très ouvertes. Par moments, on sent aussi une influence plus shōjo, notamment dans la mise en page ou l’utilisation de fleurs en arrière-plan pour accentuer certaines émotions.

Visuellement et dans son concept, Land avait tout pour m’accrocher. Mais cette distribution beaucoup trop parcellaire des informations finit par poser problème. Les révélations sont trop lentes, trop espacées, et surtout, il n’y a pas assez de matière entre-temps pour maintenir l’intérêt. Très vite, on se retrouve avec cette impression de flou narratif qui s’installe sur des chapitres entiers, puis sur des tomes. Et à force, on a vraiment le sentiment d’être tenu à distance pendant une bonne moitié de l’histoire.

Je me suis même surpris à retomber dans un vieux réflexe. Celui du joueur des années 90 qui espère toujours qu’en terminant un jeu à 100%, il va débloquer quelque chose d’incroyable. Cette idée que tout a été pensé en amont, que la récompense finale va justifier l’investissement. Sauf que, comme souvent, ça n’arrive pas et ici, j’ai clairement ressenti ce fameux “tout ça pour ça”.

À partir du tome 6 ou 7, quelque chose s’est cassé. Une vraie rupture. J’ai commencé à décrocher, à perdre l’intérêt. Je voyais venir la direction prise par le récit, cette révélation d’un autre monde qui contrôlerait celui-ci, avec en plus le fait que tout le monde n’en ait pas conscience… et je me suis retrouvé à me demander : pour quoi faire ? Quelle est la finalité de tout ça ? Quelle est vraiment cette “étude” qu’on essaie de nous présenter ?

Et malheureusement, la fin n’a fait que confirmer ce sentiment. Je suis arrivé au bout en me disant que ce n’était pas une conclusion satisfaisante. Pas d’épilogue marquant, quelque chose de très abrupt, voir bâclé. Le tome 11 donne l’impression qu’il faut conclure, mais sans avoir grand-chose à raconter. Même le long flashback censé apporter des réponses tombe un peu à plat. Deux personnages qui expliquent l’origine du monde… mais sans réelle densité, sans émotion. Je suis resté complètement de marbre.

Ajoute à ça cette lenteur constante, ce manque de scènes marquantes, et l’envie d’en savoir plus finit par s’éteindre. Ce qui avait commencé comme une œuvre dérangeante, avec des relents de folk horror, quelque chose de cruel et fascinant, finit par se diluer. Comme si le récit s’était perdu en cours de route, trop lourd pour ce que son autrice voulait en faire.

Et au fond, le problème ne vient même pas des idées. Je n’ai aucun souci avec le fait qu’un monde mystérieux finisse par reposer sur des éléments déjà vus ailleurs, le problème n’est le trope en lui même. Que ce soit dans The Promised Neverland ou L’Attaque des Titans, ce trope du “monde derrière le monde” existe déjà. Ce n’est pas ça qui tue la surprise. On peut raconter quelque chose de très fort avec des bases classiques.

Mais ici, c’est la gestion qui pose problème. J’ai vraiment l’impression que l’autrice est partie d’un mystère trop ambitieux, sans réussir à le structurer ni à le révéler correctement. À vouloir trop garder ses cartes, elle finit par rendre son récit opaque et ce qui était intrigant au départ devient progressivement plat.

Au final, Land reste une œuvre avec une ambiance très particulière, presque unique par moments, mais qui, à mes yeux, se termine sur un vrai pétard mouillé. Une promesse forte, un début accrocheur… mais une incapacité à transformer l’essai.

By Kuma

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