Notre fouge de l’enfance
Je me suis replongé dans ce premier tome comme on réouvre une vieille boîte qu’on avait oubliée sur une étagère. J’avais laissé tomber la série il y a une quinzaine d’années, un peu comme Monster que j’avais réussi à finir, malgré sa longueur terrible.
Les thrillers très portés sur l’enquête me demandent une disponibilité mentale particulière et j’en manque souvent. Pourtant, depuis que j’ai une liseuse, je me surprends à redonner une seconde vie à des œuvres que j’avais rangées trop tôt. Et quand j’ai croisé cette perfect edition en librairie, avec sa couverture travaillée et son confort de lecture évident, j’ai senti que c’était le bon moment pour retenter l’aventure.
Ce premier tome m’a accueilli avec un découpage étonnamment agréable. L’édition respire le soin, le papier est propre, l’objet se feuillette sans fatigue. On sent que cette version cherche vraiment à rendre justice à l’œuvre. C’est important, parce qu’Urasawa a cette tendance à installer son récit comme on déplie une carte gigantesque sans prévenir. Ça avance lentement. Parfois trop lentement. Les premières pages tournent autour de Kenji avec une insistance presque têtue et j’ai eu ce sentiment de déjà vu, comme si l’auteur hésitait à lâcher prise. Les flashbacks avec les amis d’enfance arrivent avec une parcimonie qui frustre un peu au début, les indices tombent goutte à goutte et l’ensemble a ce parfum de mystère qui intrigue autant qu’il freine.
Mais malgré ces longueurs, j’ai senti quelque chose me rattraper. Une douceur que je n’attendais pas. Peut-être la nostalgie, peut-être cette façon qu’a Urasawa de parler de l’enfance sans jamais la simplifier. Il touche à ce moment particulier où on se rêve héros, où on croit que tout peut basculer, où la bande d’amis devient un refuge. C’est très fort parce que passé un certain cap, on ne lit plus une enquête ou un thriller.
On lit un morceau de ce que nous étions. Et dans cette alternance entre un futur dévasté et des souvenirs presque trop calmes, j’ai retrouvé ce que j’aimais chez lui sans m’en rendre compte. Cette capacité à ouvrir des portes, à poser des questions qui s’incrustent dans la tête.
Ce qui m’a surpris, c’est la vitesse à laquelle tout s’enchaîne une fois que le récit décide de démarrer. On passe d’un quotidien banal à une enquête qui s’élargit peu à peu, puis à quelque chose qui dépasse complètement les personnages, dans des flash forward très curieux. Le monde entier se met à trembler et pourtant, ça reste intime, presque chaleureux par moments. J’ai enchaîné les chapitres sans même m’en rendre compte. Cette fois, je n’ai pas décroché. Je me suis même surpris à sentir cette excitation que j’avais perdu depuis longtemps en lisant un thriller.
En refermant ce premier tome, j’ai compris que mes inquiétudes n’avaient plus vraiment lieu d’être. Oui, Urasawa aime les détours. Oui, il distille les indices avec une lenteur parfois excessive.
Mais quand tout commence à s’imbriquer, on ressent ce frisson particulier que seuls les bons récits savent provoquer. Et cette perfect edition, avec son format agréable et son charme presque solennel, accompagne parfaitement cette montée en puissance.

