Beauté sans âme

Je me suis lancé dans Innocent presque par évidence. Recommandé par une amie, et surtout impossible de passer à côté quand on voit circuler quelques planches. Ce niveau de détail, cette précision presque obsessionnelle… c’est le genre de manga qui donne envie avant même de savoir de quoi ça parle.

Et sur ce point, difficile de lui enlever quoi que ce soit. Visuellement, c’est assez bluffant. Il y a un soin du trait qui frôle l’indécence, avec cette capacité à passer d’une 2D ultra fine à une 3D intégrée de manière presque invisible. Là où d’autres, comme Gantz, peuvent parfois donner l’impression d’un collage un peu brutal, ici tout semble parfaitement fondu dans l’image. Le résultat est à la fois élégant et profondément dérangeant. Une beauté froide, presque aristocratique, qui cohabite avec une violence très crue sans jamais créer de rupture visuelle.

C’est proprement fascinant à regarder, en tous cas ces livres sont de très beaux objets.

Le début fonctionne bien, justement parce qu’il s’appuie là-dessus tout en proposant quelque chose d’assez fort. Un personnage principal coincé entre son humanité et un héritage qu’il rejette, un contexte historique lourd, celui des bourreaux de la famille Sanson, avec en toile de fond les tensions qui mèneront à la Révolution française. Sur le papier, il y a vraiment de quoi tenir quelque chose de dense, presque étouffant dans le bon sens du terme.

Mais très vite, quelque chose se dérègle.

Ce qui m’a le plus sorti de l’œuvre, c’est la mise en scène. Il y a des idées, clairement. Certains cadrages fonctionnent bien, certaines pages marquent. Mais trop souvent, on se retrouve avec une accumulation de gros plans sur des visages, des pleines pages qui cassent le rythme plus qu’elles ne le servent. Et surtout, une gestion du tempo assez étrange. Les montées en tension s’étirent, parfois inutilement, et à l’inverse, les résolutions tombent de manière presque brutale. Comme si tout se jouait en une page. Le héros hésite, doute, refuse… et soudain, sans véritable transition, il agit. On tourne la page et c’est réglé.

À force, ça donne une impression presque naïve, là où le propos voudrait être profond.

C’est d’autant plus frustrant que le manga passe beaucoup de temps à explorer son intériorité. Charles-Henri est censé être un personnage complexe, tiraillé, en conflit permanent avec lui-même. Mais cette complexité finit par tourner en boucle. On ne voit pas vraiment d’étapes, pas de progression claire. Il doute, encore et encore, sans que ça débouche sur quelque chose de tangible. Quand il change, ça arrive souvent de manière soudaine, presque arbitraire. À un moment, j’ai surtout eu l’impression de ne plus le comprendre du tout.

Cette sensation s’étend au reste du récit. Sur les trois premiers tomes, ça passe encore très bien. Le cadre, les thématiques, le mélange entre réalité historique et fiction donnent envie d’avancer. Mais plus ça progresse, plus le manga donne l’impression de vouloir en faire trop. Trop de drame, trop de violence, trop d’intensité en permanence.

La violence, justement, devient vite un problème. Pas tant parce qu’elle est choquante, mais parce qu’elle est répétitive. Les scènes d’exécution s’enchaînent, avec toujours cette même volonté d’en faire un spectacle visuel marquant. Sauf qu’à force, ça s’use. Ça ne choque plus vraiment, ça lasse. Combiné à un ton constamment sombre, sans respiration, ça finit par créer une forme d’écrasement. Tout est lourd, tout le temps, rendant alors l’horrible et le cruel redondant.

Le personnage principal n’aide pas non plus. Trop passif, trop indécis, enfermé dans des introspections qui n’aboutissent pas vraiment. Ses états d’âme reviennent en boucle, avec parfois l’impression qu’il revit sans cesse les mêmes dilemmes, sans jamais réellement avancer. Quand un tournant arrive, il est souvent traité de manière trop simple, presque expédiée.

Au final, c’est là que le déséquilibre devient évident. Le manga est magnifique, vraiment. Mais le scénario ne suit pas. Les libertés prises avec l’Histoire ont quelque chose d’assez séduisant, presque rock n roll dans l’intention, mais elles ne servent pas un propos suffisamment solide derrière. Il manque de l’évolution, de la nuance, de la surprise. Et surtout, il manque une vraie progression des personnages.

On se retrouve avec une structure qui se répète presque mécaniquement. Exécution, introspection, drame. Encore et encore. Avec en plus des relations entre personnages qui changent de manière assez forcée, comme si le récit avait besoin de créer du conflit sans vraiment le construire. Ça m’a sorti de l’histoire plus d’une fois.

C’est frustrant, parce que tout est là pour faire une grande œuvre. Une direction artistique exceptionnelle, un contexte fort, des thématiques intéressantes. Mais à force de vouloir tout intensifier, tout dramatiser, le manga finit par s’épuiser lui-même. Derrière cette façade sublime, il ne reste qu’un récit qui tourne en rond, jusqu’à donner cette impression assez amère d’un pétard mouillé. Dans le doute, j’ai voulu démarrer la suite… Innoncent Rouge, mais je l’ai abandonné dès le premier tome, voyant qu’on allait repartir sur la même chose, avec un autre personnage ultra cliché au centre… Vraiment dommage!

By Kuma

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