Hugo entre deux mondes

Je me suis rendu compte récemment que j’avais une sorte de réflexe étrange quand il s’agit de bande dessinée franco-belge. Une espèce d’image mentale assez caricaturale de la « BD à papa ». Vous voyez très bien ce que je veux dire. Des albums souvent très propres, très documentés, très respectueux du patrimoine… mais parfois aussi un peu figés, un peu sages. C’est justement pour ça que je me suis permis de louer Victor Hugo, Aux frontières de l’exil à la médiathèque la plus proche. J’avais envie de replonger dans ce genre de lecture, un peu par curiosité, pour voir si ce cliché tenait encore la route.

Et à ma grande surprise, malgré ce que j’ai pu lire sur d’autres critiques, je crois que cette BD est justement assez loin de ce registre-là.

Dès les premières pages, on comprend que les auteurs ont envie de faire autre chose qu’une simple reconstitution historique. Le début est même assez poétique. On prend le temps d’installer les choses, avec de beaux dialogues qui respirent, de larges décors qui laissent vraiment la place à l’image. Et surtout, le récit démarre presque en trombe avec l’arrivée immédiate d’un élément fantastique. On plonge directement dans cette période particulière de la vie de Victor Hugo, son exil sur l’île de Jersey, lorsqu’il participe à ces fameuses séances de spiritisme pour tenter de communiquer avec sa fille Léopoldine, morte noyée quelques années plus tôt.

Je trouve que c’est une idée assez jolie d’avoir choisi ce point de départ. On ne commence pas par l’homme politique, ni par le monument littéraire. On commence par le père endeuillé, par quelque chose de très intime, presque mystique. Ça donne immédiatement une tonalité assez particulière au récit.

C’est là que je trouve que la BD se distingue justement de l’image de « BD à papa ». On n’est pas tant dans un récit documentaire que dans quelque chose de beaucoup plus centré sur les émotions des personnages. Les auteurs cherchent clairement à faire ressentir les choses, à explorer les doutes, les visions, les obsessions de Hugo. Ce traitement m’a paru plutôt intéressant. Puisqu’on est sur de la présentation et du développement de personnage, puisque sur de la documentation.

Attention tout de même, l’album n’abandonne pas complètement sa dimension historique. On trouve quand même sept ou huit pages à la fin qui servent presque de petit dossier documentaire. Elles reviennent de manière assez précise sur les événements réels qui ont précédé, et ceux qui ont suivi, ce que raconte la BD. Mais ça reste relégué à la fin, comme un complément, ce qui permet au récit principal de rester assez libre dans sa manière d’aborder les choses.

Visuellement, je dois dire que j’ai été extrêmement convaincu.

Le dessin peut paraître assez conventionnel au premier regard, surtout si on s’attarde sur certaines anatomies. Je pense notamment aux femmes, dont les visages et les corps semblent parfois presque copiés-collés, à quelques couleurs de cheveux près. C’est un peu dommage, parce que sur le reste des personnages, l’anatomie est beaucoup plus variée.

Mais malgré ça, l’ensemble fonctionne vraiment très bien. L’image est recouverte d’un grain un peu vieilli qui donne beaucoup de caractère aux planches. Le rendu est franchement du plus bel effet et les couleurs deviennent, du coup, terriblement accrocheuses. Il y a de très belles ambiances, et certaines pages respirent vraiment.

Ce qui m’a un peu surpris en revanche, ce sont quelques scènes de nudité qui, à mon sens, n’ont absolument rien à faire là. Elles apparaissent un peu sans prévenir, presque comme un détail étrange dans un récit qui n’en avait pas particulièrement besoin. Mais bon… pourquoi pas. Au moins, ça a le mérite de surprendre un peu. Heureusement, elles restent assez rares.

Là où j’ai commencé à décrocher, en revanche, c’est du côté du rythme.

Le début de l’album est vraiment élégant dans sa manière de raconter les choses. Les phrases semblent choisies avec soin, les mots tombent au bon moment. Je me suis même demandé à plusieurs reprises si certains passages ne reprenaient pas directement des mots de Victor Hugo lui-même tant ils paraissaient bien trouvés.

Mais une fois que Hugo quitte Jersey et regagne la France, tout devient beaucoup plus lent. Le récit se met à s’alourdir. Les planches se remplissent de véritables tartines de texte, parfois assez indigestes. Le ton devient extrêmement verbeux et le récit semble soudain vouloir tout expliquer. On nous a suggérer une aventure et on fini dans la paperasse…

J’ai commencé à ressentir une petite frustration. Parce que le début fonctionnait justement très bien dans la suggestion, dans l’équilibre entre les images et les mots. Puis petit à petit, les dialogues deviennent trop présents, presque envahissants, comme si le récit ne faisait plus assez confiance à ses propres images.

C’est vraiment dommage, parce que l’histoire ne m’a finalement pas autant emporté que je l’espérais.

D’autant plus frustrant que la représentation de Victor Hugo et cette petite aventure imaginaire autour de sa vie m’ont paru vraiment intéressantes. Même en connaissant déjà une bonne partie des éléments historiques évoqués, j’ai trouvé que l’ensemble restait très agréable à suivre.

Les pages documentaires de fin, accompagnées de très beaux dessins, renforcent d’ailleurs cette impression. Elles permettent à celles et ceux qui découvriraient ces épisodes de la vie de Hugo d’avoir un peu plus de contexte.

Au final, sans être un album absolument incontournable pour toutes les personnes qui voudraient en apprendre davantage sur Victor Hugo, je pense que ça reste une porte d’entrée assez agréable. Une manière plutôt élégante de faire vivre un petit morceau de son histoire et, quelque part, de rendre hommage à celui qui reste malgré tout le père de bien des artistes.

By Kuma

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