Le dessin derrière la magie

Je me suis lancé dans L’Atelier des Sorciers un peu à reculons. Comme avec La Passe-Miroir, je savais d’avance que je n’étais pas le public cible. Dès les premières pages, difficile de ne pas voir le parallèle avec un certain imaginaire à la Harry Potter. Une jeune héroïne fascinée par la magie, un maître, une bande d’élèves, un apprentissage progressif… On est en terrain connu. Et pourtant, si j’ai ouvert ce manga, ce n’était pas pour son histoire. C’était pour ses dessins.

Et là, impossible de nier l’évidence. C’est magnifique. Il y a dans le trait de Kamome Shirahama quelque chose de presque hypnotique. Un mélange entre un style manga très maîtrisé et des influences qui rappellent ces vieilles estampes européennes, celles où l’on représentait des créatures étranges avec une précision presque inquiétante. Les roches, les drapés, les volumes… tout est d’une finesse et d’une précision assez saisissantes. À la base, je voulais juste une petite aventure sympa, sans trop réfléchir et je me suis retrouvé avec bien plus que ça…

Parce que malgré tout, il faut bien le dire, l’histoire en elle-même reste très classique. On suit cette petite troupe d’héroïnes, on alterne entre découverte du monde et moments un peu plus tendus, mais sans jamais aller vraiment loin dans l’intensité. Le problème, c’est surtout le rythme. J’ai eu l’impression que 80 à 85 % du manga se concentrait sur l’exploration de l’univers, contre à peine 15 % pour l’action ou la tension. On ouvre parfois un tome en soupirant, en se disant qu’il ne va sans doute pas se passer grand-chose. C’est frustrant, parce qu’il y a une vraie promesse derrière tout ça.

On nous tease notamment un groupe d’antagonistes, une sorte d’organisation mystérieuse qui pourrait apporter de vrais enjeux. Mais après quatorze tomes, j’ai toujours l’impression d’attendre des réponses essentielles. Pourquoi l’héroïne semble avoir ce statut particulier, presque d’élue liée aux “méchants” ? Quelles sont réellement leurs motivations ? On accumule des informations, on découvre des éléments du monde, mais sans hiérarchie, sans vraie avancée dramatique. Résultat, le scénario reste assez léger, presque en retrait face à la richesse de l’univers.

Et les personnages n’aident pas forcément. Ils sont nombreux, mais peinent à exister autrement que par leur design. Leur psychologie est très convenue, parfois cliché, et ils donnent souvent l’impression de penser tous de la même manière. On a du mal à les différencier autrement que visuellement. À la limite, ce n’est même pas ce qui m’a le plus dérangé, mais c’est difficile de ne pas le remarquer.

Mais malgré tout ça, il y a quelque chose qui m’a retenu. Quelque chose de bien plus fort que l’intrigue. Cet univers, déjà, qui est d’une richesse impressionnante. On sent qu’il est vaste, varié, pensé dans ses moindres détails. Les créatures, les castes, les factions, le système de magie… tout s’imbrique étonnamment bien. Même quand ça reste classique dans ses inspirations, ça ose suffisamment s’en éloigner pour proposer quelque chose de singulier.

Puis surtout, il y a cette idée brillante…

La magie ne passe pas par des incantations ou des baguettes, elle passe par le dessin.

Il faut tracer des runes, comprendre des formes, maîtriser un geste. Et là, forcément, ça m’a parlé. Parce que le dessin, je l’enseigne depuis plusieurs années. Je sais à quel point c’est difficile. À quel point ça peut être frustrant, douloureux parfois. Les doutes, les journées où rien ne sort, celles où tout semble enfin fonctionner… c’est une pratique exigeante, presque violente par moments.

Dans ce manga, j’ai eu l’impression que ce n’étaient plus les personnages qui parlaient, mais l’autrice elle-même. Il y a des passages, des monologues, où l’on sent toute la difficulté du processus créatif. Toute la peine, tous les doutes liés à la pratique du dessin. Et ça, je ne m’y attendais pas du tout. C’est là que l’œuvre prend une autre dimension. Là où je pensais lire un divertissement pour adolescents, je me suis retrouvé face à quelque chose de beaucoup plus profond, presque intime.

Ce parallèle entre magie et dessin est, à mes yeux, la plus grande réussite du manga. C’est là que se trouve sa vraie force. Sa vraie émotion. On dépasse complètement les codes du genre, y compris celui, un peu trop attendu, du pouvoir de l’amitié. Ici, c’est plus fin, plus intelligent, plus sincère.

Les éditions récentes, qui regroupent deux tomes en un, rendent d’ailleurs justice à cette richesse visuelle. Ce sont de très beaux objets. Typiquement, le genre de cadeau parfait pour un adolescent. Je comprends totalement pourquoi ça plaît autant aujourd’hui. On est clairement dans une mouvance où l’exploration d’univers prime sur l’intrigue, un peu comme ce que j’ai pu ressentir avec Frieren, même si je n’ai pas encore terminé.

Mais malgré tout ça, je sais que je ne continuerai pas. Parce que j’ai besoin que l’histoire avance, qu’elle me donne des réponses, qu’elle me surprenne autrement que par son univers. Et ici, après quatorze tomes, j’ai l’impression d’attendre encore le vrai début de quelque chose.

Pourtant, je ne peux pas rejeter cette œuvre. Au contraire, je la trouve même géniale. Parce qu’au-delà de ce qu’elle raconte, il y a ce qu’elle transmet. Cette sensation qu’un auteur te parle directement de quelque chose de profondément important. Quelque chose qui dépasse le manga lui-même, rendant la magie plus comme un prétexte. Une réflexion sur l’effort, sur la persévérance, sur ce que ça coûte de créer.

Rien que pour ça, je ne peux que recommander la lecture de ce manga. Pas à tout le monde, pas forcément à ceux qui cherchent une grande histoire pleine de rebondissements. Mais à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, savent ce que ça veut dire d’apprendre, de douter et de continuer malgré tout.

By Kuma

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