Analytique et amusant
C’était le sujet de Third edition qui m’intriguait le plus, mais sans être un grand spécialiste. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai connu les livres dont vous êtes le héros un peu par hasard, souvent coincé quelque part avec un seul bouquin sous la main, en vacances ou à la maison. Et pourtant, j’y ai passé des heures! Seul ou avec des amis, à comparer nos choix, à échanger des tomes. J’ai surtout beaucoup fréquenté la série du Loup solitaire, en évitant un peu les autres, par crainte qu’ils soient trop complexes ou trop punitifs.
Du coup, je ne m’attendais pas forcément à être autant happé par un ouvrage qui, sur le papier, promet surtout une analyse historique et éditoriale. Le livre a ce très bon réflexe de ne pas être uniquement informatif. Il s’amuse. Il joue avec ses propres codes. Il reprend la structure d’un livre dont vous êtes le héros, te fait croire que tu fais des choix en tournant les pages, et ça crée immédiatement un lien assez malin avec son sujet. Ce n’est pas juste un clin d’œil, c’est une vraie marque de respect pour le média. On sent que l’auteur aime profondément ce dont il parle.
Et c’est peut-être même là que le livre devient ambivalent.
Parce que cet amour déborde parfois un peu trop. Il y a des moments, notamment dans le chapitre 3, où ça devient franchement abrupt. L’auteur enchaîne les références, les noms de livres, de boîtes, d’œuvres, de créateurs, sans toujours laisser le temps au lecteur de respirer. Quand, comme moi, on a des lacunes sur le sujet, ça peut devenir un peu excluant. Il y a des paragraphes entiers qui ressemblent à du name dropping en rafale, et même avec une bonne culture pop, je me suis retrouvé plusieurs fois à décrocher.
C’est dommage, parce que tout le reste est vraiment solide. Le livre apporte une vision très intéressante, très ancrée dans l’édition, avec des chiffres, des contextes de succès en France et à l’international, et ça donne une vraie matière. J’ai eu cette sensation de découvrir un pan entier de l’histoire que je n’avais jamais vraiment pris le temps de comprendre. Et surtout, ça réactive des souvenirs. Je me suis surpris à repenser à mes lectures d’enfance avec un regard complètement différent.
Et au-delà de ça, il y a quelque chose de vraiment fort dans la manière dont l’auteur met en valeur le caractère novateur de ces livres. On a tendance à les voir comme des objets un peu anecdotiques aujourd’hui, mais replacés dans leur contexte des années 80, ils apparaissent comme des œuvres extrêmement audacieuses. Presque expérimentales. Et ça, le livre le transmet très bien. Il rend cette époque vivante, avec une forme d’effervescence que j’aurais presque aimé connaître. Cette idée d’attendre la sortie d’un nouveau volume, de découvrir de nouvelles mécaniques, de voir jusqu’où le concept pouvait aller.
Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est que le livre ne se contente pas de raconter. Il pousse à aller voir par soi-même. À replonger dans ces œuvres, à les tester, à comprendre leurs mécaniques. Je suis arrivé avec une curiosité un peu distante, et je ressors avec une vraie envie d’y retourner. Pas juste par nostalgie, mais par intérêt sincère.
Et puis il y a tout ce travail de mise en perspective. Tous ces liens faits avec d’autres médias, d’autres œuvres, d’autres formes de narration. Même si le name dropping peut être fatigant, il sert aussi à quelque chose. Il montre à quel point les livres dont vous êtes le héros ont irrigué une partie énorme de la pop culture et du jeu de rôle, peu importe le support. Et ça, je ne l’avais jamais réalisé à ce point-là.
Au final, malgré ses excès, le livre fait exactement ce qu’on attend de lui. Il transmet une passion, il éclaire un sujet, et surtout, il donne envie. Rien que pour ça, ça vaut largement le détour.

