Cent ans de solitude

Une merveille générationnelle

Je dois avouer que mon premier contact avec cent ans de solitude ne s’est pas fait par le livre lui-même, mais par son adaptation en série sur Netflix. Et pour être honnête, j’avais déjà trouvé cette adaptation absolument extraordinaire. Elle m’avait profondément marqué et surtout donné envie d’aller découvrir l’œuvre originale. Je savais vaguement que le roman était considéré comme un classique, un monument de la littérature, mais sans en savoir beaucoup plus.

Malgré cette envie, j’ai volontairement attendu presque un an avant de me lancer dans la lecture. Je voulais laisser le temps à la série de se déposer un peu dans ma mémoire, oublier certains détails pour pouvoir accueillir le roman pour ce qu’il est, sans passer mon temps à comparer chaque scène.

Si je devais retenir une seule chose de cette lecture, ce serait sa capacité absolument incroyable à émerveiller.

Sans exagérer, j’ai souvent eu l’impression de lire certains chapitres la bouche ouverte. Il se passe toujours quelque chose d’étrange, de surprenant ou d’inattendu. Le récit oscille en permanence entre drame familial, coïncidences improbables et événements magiques totalement inexplicables. Ce mélange donne une sensation de liberté narrative assez rare. On ne sait jamais vraiment ce qui va arriver et c’est précisément ce qui rend le livre aussi addictif.

Je l’ai d’ailleurs dévoré assez vite et très rapidement j’ai commencé à remarquer les différences avec la série.

Certains personnages qui m’avaient touché dans l’adaptation m’ont paru un peu différents ici, tandis que d’autres, au contraire, m’ont beaucoup plus marqué dans le roman. Mais surtout, j’ai découvert toute l’ampleur de la saga familiale avec la succession des sept générations de la famille Buendía.

C’est une structure fascinante. Sur le long terme, il faut être honnête, cette succession de générations peut parfois donner une légère impression de répétition passé la moitié du livre. Mais même dans ces moments-là, l’histoire trouve toujours un moyen de relancer la curiosité du lecteur grâce à ces événements farfelus ou imprévisibles qui surgissent sans prévenir. C’est comme si le roman agitait en permanence une petite carotte sous les yeux du lecteur pour lui donner envie d’avancer encore un peu plus loin.

Narrativement, suivre cette immense chorale de personnages est vraiment impressionnant. Tous sont très particuliers, hauts en couleur, avec des destins souvent imprévisibles. Mais paradoxalement, l’histoire nous raconte aussi que ces destins ne sont pas si imprévisibles que ça. Au contraire, tout semble se répéter.

Petit à petit, j’ai eu l’impression qu’une sorte de malédiction plane sur cette famille. Les générations reproduisent les mêmes erreurs, les mêmes passions, les mêmes amours impossibles. Les mêmes obsessions reviennent encore et encore, comme si personne n’était capable d’échapper au poids de ce qui est venu avant.

C’est justement là que j’ai commencé à comprendre le sens du titre.

Pendant une bonne partie de ma lecture, je ne comprenais pas vraiment pourquoi ce roman s’appelait Cent ans de solitude. Après tout, cette famille est immense. La maison est toujours pleine de monde. Ils accueillent des étrangers, des bâtards, des enfants venus de nulle part. C’est une famille généreuse, vivante, bruyante.

Pourtant, malgré cette vie collective incroyable, chaque personnage finit par sombrer dans une forme de solitude.

Ils sont comme happés par leurs passions, leurs désirs ou leurs obsessions. Ils se renferment progressivement sur eux-mêmes, jusqu’à ne plus voir la richesse incroyable de la famille qui les entoure. Cette solitude n’est pas une solitude physique.

C’est une solitude intérieure et c’est extrêmement touchant, car même si parfois condamnable, c’est très humain.

Le roman m’a aussi rappelé d’autres grandes sagas familiales qui traversent les générations. Mais ici, le traitement est beaucoup plus doux et surtout beaucoup plus surprenant, notamment dans la manière dont la magie est utilisée.

Car la magie dans ce livre ne fonctionne pas du tout comme on pourrait s’y attendre.

Dans la série, ces éléments semblent parfois un peu expliqués, ou du moins mis en scène de manière plus graphique. Dans le roman, au contraire, les événements magiques surgissent presque par hasard. Ils arrivent soudainement, sans explication, comme si c’était parfaitement normal. Ou comme pour marquer encore plus un événement humain, comme s’ils étaient en lien direct avec la nature. (Une pluie de fleurs tombe du ciel, une peste du sommeil frappe tout un village, ect) Des phénomènes étranges apparaissent puis disparaissent. Et le récit les note simplement comme des faits marquants, presque banals dans cet univers.

Cette manière de raconter le fantastique est vraiment fascinante. Rien n’est expliqué, le monde est simplement comme ça.

Voilà aussi pourquoi le livre garde cette capacité constante à émerveiller.

Je pense sincèrement qu’une œuvre aussi grandiose mérite d’être découverte par elle-même. C’est typiquement le genre de livre qu’on doit prendre le temps de lire et de laisser infuser. Très clairement, cette oeuvre n’a absolument pas volé son statut d’œuvre légendaire.

Là où j’avais aussi une petite appréhension, c’était concernant la fin. Comme souvent avec les grandes sagas, j’avais peur d’une conclusion un peu pauvre ou précipitée et au contraire, le dernier chapitre m’a complètement sidéré.

J’ai littéralement lu ces pages la mâchoire tombante. Tout commence à se recouper, à se répondre, à se rejoindre d’une manière incroyablement efficace. On a l’impression que tout avait été prévu depuis le début, comme si l’auteur avait construit un immense mécanisme qui se referme parfaitement sur lui-même. Et en même temps, le roman nous raconte aussi qu’un personnage avait déjà tout prévu dans l’histoire.

Tout arrive. Et tout disparaît.

La fin met en évidence le caractère profondément éphémère de tout ce que nous venons de lire. Même les histoires les plus extraordinaires, les plus magiques, finissent par s’effacer.

J’ai trouvé cette conclusion non seulement poétique, mais d’une puissance assez rare. Au point que j’ai dû relire ce dernier chapitre plusieurs fois pour vraiment en absorber toute la portée. Vers la fin du livre, il y a aussi plusieurs morts qui m’ont particulièrement marqué. Contrairement au père de famille qui m’avait davantage touché dans la série, j’ai été beaucoup plus sensible ici à trois disparitions en particulier.

La mort d’Ursula (première du nom), d’abord. Elle meurt après plus d’un siècle de vie, devenue aveugle depuis longtemps mais continuant à vivre dans la maison comme si elle voyait encore tout ce qui s’y passait. Sa disparition ressemble à la chute d’un immense arbre qui soutenait toute une forêt. Elle était la mémoire et le pilier de la famille. Après elle, tout commence réellement à se désagréger. Je crois qu’elle pourrait faire penser à toutes les grand mère du monde.

La mort du colonel Aureliano (premier du nom) est tout aussi marquante. Après avoir mené tant de guerres et traversé une vie politique tumultueuse, il finit seul dans la maison de Macondo à fabriquer et refondre de petits poissons en or. Il meurt assis dans la cour, loin du pouvoir et des combats. Le contraste entre la grandeur historique du personnage et la simplicité de sa fin est saisissant et permet tellement de remettre toutes choses en perspective…

Puis il y a Amaranta (premier du nom, ça va devenir un running gag). Elle apprend la date exacte de sa mort, tisse elle-même son linceul et prépare tranquillement son départ. Le jour venu, elle se couche dans son lit et meurt exactement comme prévu. Sa mort est presque paisible, presque cérémonielle, comme un dernier geste de contrôle sur une vie marquée par la solitude et les renoncements amoureux. C’est tellement bien contrasté pour ce personnage envahies et incarnant la jalousie maladive!

Ces trois morts incarnent finalement trois formes différentes de solitude.

La première représente la solitude du temps et de la mémoire.

Le second celle du pouvoir et des idéaux perdus.

La troisième la solitude intime et affective.

Et ensemble, elles résument parfaitement ce que raconte ce roman. Une famille entière traversée par différentes formes de solitude pendant plus d’un siècle.

Pour toutes ces raisons, Cent ans de solitude est devenu pour moi l’un des meilleurs romans que j’ai pu lire de ma vie. Et je trouve assez ironique que ce récit raconte comment tout finit par disparaître et être oublié, alors que lui mérite au contraire d’être lu, relu, partagé et transmis encore et encore.

Parce que parmi les grands classiques de la littérature, celui-ci mérite vraiment de rester vivant. Alors je crois que comme les grands livre, il méritera quelques relectures avant ma propre mort.

By Kuma

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