Platon aurait renvoyé la copie
J’ai récemment eu l’occasion de m’exprimer autour du premier livre sorti par Le Précepteur, un achat que j’avais fait avant tout pour soutenir ce créateur de contenu que j’adore. (Certainement mon youtubeur préféré) Donc lorsque j’ai appris qu’il s’essayait à la bande dessinée, j’ai couru le jour de la sortie dans mon Cultura le plus proche pour me procurer un exemplaire.
À l’inverse du livre, qui m’a paru original et sympathique, je reste terriblement de marbre face à cette bande dessinée. Et quelque part ça me fait mal d’écrire ça, parce que j’ai vraiment le souhait de soutenir ce créateur de contenu qui me semble être vraiment très intéressant.
Mais pour le coup, j’ai peur qu’on soit face à une mauvaise pioche…
l’idée de départ est excellente. Rendre la philosophie accessible via la bande dessinée est un projet que je trouve admirable. Mais entre l’intention et l’exécution, il y a un vrai écart. Là où les vidéos du Précepteur parviennent à captiver grâce à leur clarté et à leur pédagogie, cette BD donne plutôt l’impression d’un prototype ou d’une première tentative.
On va nous présenter plusieurs philosophes, d’abord par une page de présentation succincte rappelant quelques-unes de leurs idées, avec un petit encart introductif. Pour enchaîner ensuite avec 4 à 6 pages de BD, puis une double planche de conclusion documentaire rappelant les différents faits et gestes, et ce pour quoi ces philosophes sont connus.
On nous laisse également avec une partie quiz et des solutions à la fin du livre, ce qui me fait dire qu’on est plus devant une bande dessinée à destination d’un très jeune public que pour qui que ce soit d’autre. Je n’ai aucun problème avec ce choix éditorial. Mais est-il pertinent ? À mon avis, absolument pas. Peut-être que des enfants d’aujourd’hui auront du mal à se pencher sur une telle forme, et encore ce n’est même pas là le problème. À mon avis, le problème est un peu plus profond.
Déjà, au niveau de la forme, je suis désolé pour le dessinateur mais ça manque cruellement de pratique et de technique. Que ce soit sur des drapés très approximatifs, des hachures servant à marquer les ombres et parfois à marquer des zones totalement aléatoires… Et surtout un posing extrêmement rigide me laissant croire que la plupart des poses de personnages ne viennent que du décalquage de photographies. Artistiquement parlant et techniquement parlant, on est vraiment sur du travail de débutant, voire de néophyte.
On est pas sur du dessin catastrophique… Mais c’est bien un débutant avec une tablette graphique…
Plus j’avançais dans le livre, plus j’avais l’impression de lire un objet qui ne savait pas vraiment ce qu’il voulait être. Chaque philosophe est traité selon une mécanique très rigide… Quelques pages de bande dessinée, puis une double page explicative qui résume sa pensée. Sur le papier, l’idée est plutôt intéressante, mais dans la pratique cela casse complètement le rythme de lecture. La bande dessinée sert presque d’illustration anecdotique à un cours condensé qui arrive juste après et finalement, ce sont les passages documentaires qui deviennent les plus intéressants, ce qui est paradoxal pour une BD.
S’en suivront alors de courts instants de vie de toute la palanquée de philosophes qu’on nous invite à appréhender… Et même sur le fond, j’ai à y redire.
On oscille aussi entre des blagounettes mal senties et des cadrages bien trop droits, avec une mise en scène bien trop simpliste me rappelant encore une fois le travail d’un néophyte, comme si je demandais à une de mes élèves, pour la première fois de sa vie, de me créer une bande dessinée. Le début avec Socrate qui se fait poursuivre par ça femme colérique qui lui tape dessus… On est sur un niveau de gag très bas de plafond. Heuresement qu’il n’y a eu que des peu d’essaies de ce type par la suite.
C’est vraiment dommage puisque, malgré ces petits bouts d’histoire, le format bande dessinée devient quasi inutile, voire un choix étrange. J’ai surtout ressenti une réelle déception, puisque les petits passages documentaires arrivent, eux, à très bien nous simplifier la pensée de ces auteurs en quelques phrases. C’est là où je peux reconnaître le travail du Précepteur, qui arrive toujours avec beaucoup de brio à simplifier des concepts et des penseurs pour nous les rendre accessibles.
En soi, on aurait encore pu être sur quelque chose d’original, comme l’avait été son livre. Sans pour autant défrayer la chronique, il avait au moins le mérite d’exister et d’être intéressant. Ou alors on aurait pu aller vers quelque chose d’un peu plus fun pour inclure peut-être les enfants. Mais ici, j’ai l’impression d’avoir affaire à ce qu’on pourrait appeler un hors-sujet d’art appliqué.
Ça manque cruellement de savoir-faire de partout, et j’ai bien peur que, sans les petits passages documentaires, ce livre me serait tombé des mains bien plus vite.
Ce qui rend la chose encore plus frustrante, c’est que la bande dessinée a déjà prouvé qu’elle pouvait être un outil formidable pour transmettre des idées complexes. On pense par exemple à des œuvres comme La Planète des sages ou certaines BD de vulgarisation scientifique qui réussissent à faire coexister humour, narration et pédagogie. Voir à ma récente découverte du côté de Victor Hugo, bien plus humain dans le traitement, ce qui donne aux lecteurs/trices l’envi de s’impliqué dans ce qui est raconter. Ici, j’ai plutôt l’impression que la BD n’est qu’un prétexte pour illustrer un cours.
La chaîne YouTube du Précepteur reste paradoxalement beaucoup plus efficace.
Aussitôt acheté, aussitôt revendu. Ça me fait mal d’écrire ça, car je souhaiterais demain soutenir ce créateur. Mais pour le coup, j’ai l’impression qu’on est face à quelque chose de désuet, qui fait plus office d’un manque de travail de mise en scène, scénaristique et tout simplement artistique.
Avec cette tentative dans le monde de la bande dessinée, j’ai peur que Le Précepteur ne soit devenu une autre partie de ce qu’il combat, en nous sortant cette BD de papa complètement déconnectée des attentes des plus jeunes.
PS: je l’entend parler dans un podcast récent qu’il est possible d’enseigner la philosophie a des enfants, que ce n’est qu’une question de pédagogie… Certes, mais encore faut il avoir l’empathie et l’observation nécessaire pour pouvoir créer un format adapté. Cette BD étant l’exemple de ce qu’il ne fallait pas faire.

